
Voici un texte écrit en hommage à Michèle Chomette et que j’avais égaré. En dépit des mois passés depuis sa disparition, je pourrais l’avoir écrit aujourd’hui…
À l’enterrement de Michèle Chomette
Je me croyais enfin sorti des ondes qui blessent. Mais à peine éveillé ce matin, une nouvelle insupportable me tombe dessus. Je ne trouve pas les mots justes pour exprimer ma peine, ni la pleine mesure de ce que fut Michèle Chomette. Cette femme a marqué son époque. Elle a fait infiniment plus pour la photographie que nombre de nos actuels décideurs.
Rien n’est plus douloureux que de voir disparaître, une à une, ces figures lumineuses. Nous ne trouverons plus jamais une interlocutrice d’un tel regard, d’une telle écoute. À qui montrer son travail aujourd’hui ? À qui en parler ?
Je revois le chemin parcouru depuis notre rencontre aux Rencontres d’Arles. Malgré la cohue, elle a vu mon travail. Elle a perçu quelque chose. Et elle m’a donné rendez-vous. J’étais au tout début. Elle ne m’a posé aucune question sur mes origines. Elle voulait m’exposer. Ce n’est pas tous les jours qu’on croise quelqu’un de cette envergure.
Pas dans ce monde d’imagerie figée, verrouillé par l’entre-soi.
Où les trouver aujourd’hui ?
Un monde dominé par des experts autoproclamés qui ne daignent plus lever les yeux sur un travail hors cadre, hors code, hors réseau. Cela demanderait trop d’effort : regarder, voir, découvrir… Des actes devenus étrangers à ceux qui prétendent œuvrer pour l’art.
Tant pis si j’y reviens une fois de plus, ma nostalgie ne trouve, hélas, aucune raison de guérir et sa figure m’accompagne, en particulier face à mes doutes :
dans les années 80, Jean-Claude Lemagny consacrait l’essentiel de son temps à la révélation de nouveaux talents. Sans le moindre préjugé. Sans exclure ceux qui ne faisaient aucun bruit autour de leur nom. Il s’intéressait à tous les photographes parce qu’il avait compris que son rôle n’était pas de relayer les galeries ou les faiseurs d’images au faîte du marché et de la mode, encore moins de fermer la porte de son institution à ceux qui s’en tenaient à distance.
Ces figures-là nous manquent cruellement.
Connaissez-vous un sommelier incapable de distinguer un vin pur d’un vin frelaté ? Moi non.
Mais combien, aujourd’hui, savent encore distinguer artistes véritables, faiseurs de cartes postales et pilleurs d’images ?

Le monde a changé. Trop souvent verrouillé par ce très petit monde qui n’expose que ce qui conforte sa propre position. On s’y connaît, se recommande, se préserve. Pourtant, chacun est mandaté par l’État pour ouvrir l’esprit du public, pour élargir notre horizon commun. Au final, que nous est-il proposé ?
Des redites. De fades reproductions.
Regarder, voir, découvrir… Gestes devenus rares chez ceux qui devraient pourtant élargir notre horizon commun. Et qui, aujourd’hui, sait encore distinguer une photographie surgie du réel d’une image de studio ? Un tirage personnel d’une impression de laborantin ?
Je cherche encore.
Pendant ce temps, ailleurs, des projets enracinés dans l’humain et destinés à ceux qui n’ont rien sont détournés, vidés de leur sens, confiés à ceux qui ne savent pas voir.
Comme une photographie privée de lumière, Michèle Chomette s’est éteinte.
Et avec elle, c’est toute une époque qui s’éloigne.
Adieu, Michèle…
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