
À Madame la Maire de Casablanca,
À Monsieur le Wali de Casablanca,
À Monsieur le Directeur de l’Agence Urbaine de Casablanca.
Après avoir vainement tenté d’obtenir de vos services une réponse à mes courriers officiels, je me vois contraint de porter les faits à la connaissance du public.
Le 30 janvier 2026, vous avez signé une convention qui confie à Mehdi Qotbi, président de la Fondation nationale des musées, la gestion de la Maison de la Photographie de la médina de Casablanca.
Or il s’agit de l’acte d’appropriation illégitime d’un projet que j’ai non seulement « initié » – comme il m’est accordé ces temps-ci dans les discours et les médias – mais d’un projet imaginé, élaboré, programmé jusqu’au moindre de ses objectifs avec l’architecte Tadao Ando jusqu’à ce qu’il me soit subtilisé alors que son chantier s’amorçait.
Le bâtiment aujourd’hui vide, cinq ans après la fin de ces travaux, reste le fruit des vingt années de travail qui ont conduit à son élévation. Et à sa raison d’être : son implantation voulue au coeur même de ma médina d’enfance.
Ceux qui pratiquent Qotbi savent bien que jamais il aurait pu être à l’origine d’un projet susceptible de bouleverser le statut de la médina. Il ne s’agit pas d’un conflit personnel. C’est une appropriation illégitime de mon projet.
En voici l’historique.
2006-2007 — La naissance d’un projet unique
En avril 2006, lors de l’émission « Arts et Lettres » d’Omar Salim sur 2M, un reportage consacré à ma ruelle de naissance à Casablanca fait naître en moi une idée : créer dans ce lieu une Maison de la Photographie. Car cette médina ancestrale a été mon école. C’est là que j’ai puisé l’esthétique qui caractérise mon travail : fonds noirs, mains en très gros plans.
Je souhaitais offrir aux jeunes du quartier la chance de rencontrer d’autres artistes, de créer, d’espérer. Je destinais cinquante ans d’archives photographiques à ma ville natale. La Maison de la Photographie devait être une école unique où la photographie s’apprend dans la rue, au contact de la réalité de notre quartier.
En 2012, plein de confiance, je partage ce projet avec Mehdi Qotbi. Je lui confie ma vision, mes rêves pour la médina. Je croyais en sa bonne foi.
2009-2012 — Une structure, un terrain, un projet ancré
Dès 2009, avec le soutien de Khalid Safir, alors gouverneur d’Anfa, je crée l’association Mains du Monde pour porter la Maison de la Photographie.
Je prospecte dans la Médina jusqu’à découvrir un terrain privé de la rue de Larache, idéal pour l’implantation du projet. Le Maire de Casablanca, sollicité par l’association « Mains du Monde », met en oeuvre les moyens pour le viabiliser et offre la possibilité de présenter le projet « Maison de la photographie » au Conseil de la Ville.
Avec mon équipe, nous traçons les étapes pour en faire un lieu de rayonnement international. La plaque de l’association est toujours visible à l’entrée du bâtiment.
M. Safir et M. Mohamed Amine Sbihi, alors ministre de la Culture, appuient les démarches pour obtenir un bail emphytéotique sur le site. Ce soutien institutionnel est attesté, entre autres, par un email que Khalid Safir m’adresse le 3 juillet 2013 :
« Le Ministre de la Culture, son excellence M. Mohamed Amine Sbihi, a donné son accord de principe pour dédier l’espace qui sera réalisé à un espace d’exposition de tes œuvres ainsi qu’à une école de formation à la photographie, comme tu l’as toujours souhaité. »
Ce document établit sans ambiguïté le lien entre mon projet, l’association Mains du Monde et les procédures officielles d’acquisition du site — un processus que j’ai conduit jusqu’en 2014.
2013-2014 — Un projet royal
En 2013, je me rends à Osaka où je rencontre l’architecte japonais Tadao Ando, porteur d’une lettre du Wali de Casablanca, Khalid Safir, qui lui demande de concevoir la Maison de la Photographie. Cette démarche a été rendue possible grâce à feu Zoulikha Nasri, conseillère de Sa Majesté le Roi Mohammed VI. Le projet s’inscrit dans le Plan de réhabilitation de l’ancienne médina, lancé en 2010 par Sa Majesté en personne et signé le 1er avril 2014.
En octobre 2013, je soumets la maquette conçue avec Tadao Ando à Zoulikha Nasri. Son accueil est enthousiaste. Quelques mois plus tard, elle m’apprend que la Fondation Mohammed VI pour la solidarité alloue 30 millions de dirhams à la construction du bâtiment.
Le 5 avril 2014, lors de l’inauguration de la rénovation de la médina, Sa Majesté le Roi se rend à l’église San Buenaventura où mes œuvres sont exposées. Ce jour-là, j’ai l’immense honneur de présenter à Notre Souverain la maquette de la Maison de la Photographie. Sa Majesté manifeste un vif intérêt et s’enquiert des détails techniques de mon travail.
« L’ancien et le nouveau se stimulant mutuellement, une nouvelle vie est insufflée à l’architecture […] J’espère qu’avec cette architecture et le travail puissant de Touhami Ennadre sur la lumière et l’obscurité, cette nouvelle installation pourra servir de point de départ au développement d’un nouveau quartier culturel. » — Tadao Ando
2015 — La mort de ma protectrice
Le 16 décembre 2015, Zoulikha Nasri meurt subitement. Le gouverneur de l’Agence urbaine de Casablanca, Mohamed Aouzai, me confiera plus tard qu’elle l’avait appelé la veille de sa mort pour lui parler du projet de la Maison de la Photographie.
Zoulikha Nasri m’avait toujours reconnu comme l’auteur et le porteur du projet. Elle me protégeait. Sans elle, les portes allaient se fermer une à une.
Par la convention que vous avez signé le 30 janvier 2026 avec lui, Madame la Maire, Monsieur le Wali, Monsieur le Directeur, vous actez un délit de dépossession de mon projet et constituez la preuve publique de son appropriation par Mehdi Qotbi.
Dans son discours, ce dernier me rend « hommage » et m’accorde « l’origine de l’idée du musée ». Un trou de mémoire, sans doute… Comme si mon projet se résumait à une vague pensée passagère.
Ce n’était pas une « idée », Qotbi. C’était vingt ans de ma vie. C’était mon projet que je t’avais confié dès 2012. Un projet que tu m’as soutiré.
La chronique que Soumaya Naâmane Guessous publie le 28 novembre 2025 dans Le360, reconnaît mon rôle et appelle à l’ouverture de la Maison de la Photographie : « Touhami a agi en bon citoyen, en homme de parole, en fils de la médina. Il n’a rien demandé pour lui-même. »
Un détournement caractérisé de mon travail
Certes, ce qui s’est ouvert le 30 janvier 2026 n’est pas la Maison de la Photographie. C’est un « Musée de la photographie et des arts visuels » dirigé par celui-là même qui ne sait même pas s’orienter tout seul dans les ruelles de ma médina…
Mon projet était une école vivante, un lieu de transmission, un espace d’ouverture sur le monde que j’ai parcouru, pour des jeunes qui me sont si chers. C’était mes cinquante ans d’archives photographiques offertes à ma ville.
C’était un projet social ancré dans la réalité du quartier que Mehdi Qotbi transforme en vitrine de l’injustice sociale tant il en a effacé tout ce qui le reliait à la médina, aux habitants, à mon histoire. Il en a fait une coquille vide où il pourra briller, comme il aime le faire.
Qotbi doit répondre de cette appropriation, dont la convention du 30 janvier 2026 constitue la preuve publique.
Les faits parlent d’eux même
2006 : Je conçois le projet de la Maison de la Photographie
2009 : Je crée l’association Mains du Monde et identifie le terrain rue de Larache
2012 : Je confie le projet à Mehdi Qotbi
2013 : Je rencontre Tadao Ando avec une lettre du Wali
2014 : Je présente le projet à Sa Majesté le Roi Mohammed VI qui manifeste son intérêt
2015 : Zoulikha Nasri meurt — je perds ma protectrice
2021 : Le bâtiment est achevé mais reste fermé
2024 : Qotbi apparaît dans la médina pour la première fois et s’y égare
30 janvier 2026 : Qotbi signe une convention avec la ville pour gérer « son musée »
Une question de dignité
Madame la Maire, Monsieur le Wali, Monsieur le Directeur, lorsque vous avez signé cette convention avec Mehdi Qotbi, vous étiez-vous enquis de l’histoire de ce projet ?
Savez-vous qui l’a vraiment porté pendant vingt ans ?
Je suis un enfant du quartier de Sidi Fateh. J’ai gaspillé mes plus belles années à le mettre au monde sans la moindre compensation par pure foi en sa valeur pour ma ville : ce qui devait être un lieu de vie, de création et de transmission pour les jeunes de la médina, devient le rappel incarné d’une spoliation, la leur, un monument à l’injustice dont ils pâtissent.
Tout ça pour une coquille vide, vidée de tout ce qui faisait son sens originel : l’ancrage dans la médina, le lien avec les habitants, la transmission aux jeunes.
La preuve qu’au Maroc, aujourd’hui encore, certains privilèges priment sur le droit.
Je porte cette affaire à la connaissance du public parce que le silence serait une capitulation. Parce que Mohamed-Mehdi Qotbi doit répondre de cette dépossession, parce que le délit est acte. Parce que vous, Madame la Maire, Monsieur le Wali, Monsieur le Directeur, devez savoir à qui vous avez confié ce projet.
Même si je suis effrayé et dégoûté, je dois agir. Celui qui n’intercède pas, qui ne vient pas en aide aux déshérités – j’emploie ici ce mot au sens propre – pour défendre leur patrimoine, fortifie ceux qui les en dépossèdent.
Les faits sont clairs. Ils parlent d’eux-mêmes et ils nous jugent tous.
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