PARIS, 13 NOVEMBRE, CETTE NUIT (deuxième partie)

Paris 13 novembre, Cette nuit, Place de la République

Place de la République, plusieurs nuits après les attentats…

Tout d’un coup, en un éclair de temps, la voix d’une femme m’a accroché. Je retrouve en elle celles de la médina, elle crie de toute ses forces en darija et en français :

– Vive le Roi, vive le peuple marocain!

D’instinct, je m’identifie à cette femme recouverte des deux drapeaux, l’un marocain, devant elle, l’autre français, derrière elle. Comme elle, comme d’autres Marocains, je suis convaincu que le Roi est là. Je suis très excité à la perspective de photographier Sa Majesté, cette nuit, place de la République.

Je ne me retiens pas, je ne me contrôle pas, je ne suis même pas discret. Je cours dans tous les sens et m’affole dès que je me sens bloqué par un cordon de C.R.S. Je change de direction mais rien à faire : à chaque fois, des uniformes m’empêchent de passer.

Paris 13 novembre, Cette nuit, Place de la République

Juste le temps d’apercevoir Merkel, Hollande et Hidalgo que tout le monde photographie derrière les barrières avec des IPhones ou même des appareils.

En une seconde et je ne le réalise que trop tard, c’est fait. Je suis pris dans les mailles du filet redouté, encerclé par un groupe de flics en civil comme si j’étais l’ennemi de la France. ils me poussent loin de la cohue. L’un d’eux bondit sur moi et me contraint à vider mon sac et mes poches, un autre tripote mon corps de bas en haut. Sans craindre l’outrance, soupçonneux, leur chef me hurle au visage :

– Ne bouge-pas. Ta pièce d’identité!

Je suis pris de vertige, tétanisé, ma gorge s’est scotchée.

– T’as les papiers de l’appareil ?

– Non.

– Où tu l’as eu ?

– Je l’ai acheté à Tokyo

– Tokyo Barbés ou Tokyo Clignancourt ?

– Non, Tokyo Japon. Vous m’insultez.

– Qu’est ce que tu fous avec un appareil comme ça ? T’es pro ?

Cet incapable de faire la moindre différence, persiste dans sa totale absence de professionnalisme. Et pas une once d’humanité dans ses paroles.

– Non, je ne suis pas pro, je suis Marocain et je veux juste photographier notre Roi. Je ne veux pas manquer cette photo, laissez-moi photographier.

Il ne m’écoute pas. Il hoche la tête et se retourne vers un autre flic en civil, un maghrébin.

– Colombo, occupe-toi de lui.

Il lui chuchote quelque chose dans l’oreille,

Paris 13 novembre, Cette nuit, Place de la République

A la vue de ce flic qu’on pourrait croiser dans les ruelles de la médina, je m’imagine libéré. Erreur, il se montre pire que son patron comme si ce dernier l’avait envoûté. D’évidence, il veut le surpasser. Il confisque mon appareil et durcit le ton tandis qu’il m’interroge en darija :

– T’es casaoui, toi.

– Oui, de la médina.

– Vous autres, vous la ramenez toujours mais vous n’êtes que des voyous. Des sans gène.

On dirait qu’il jubile.

– On est entre nous, maintenant. Si tu veux rentrer chez toi, dis-moi d’où tu l’as tiré sinon tu finis la nuit au poste.

Mais moi, je ne tire à la sauvette que la beauté. Je n’ai jamais photographié quelqu’un qui se savait visé.

– Allez, ça va bien maintenant. Votre chef me l’a déjà demandé. Je vous dis que je l’ai acheté à Tokyo.

Ce crétin veut me faire avouer que j’ai volé mon propre appareil. Pour moi, la coupe est pleine. Comme si cette tragédie ne nous suffisait pas. J’en ai vraiment marre de devoir me justifier en permanence, d’être pris pour un voleur ou un terroriste et de me faire arrêter par les flics pour rien. D’accord, j’ai la gueule de l’emploi mais quand même.

– Pourquoi vous me pourchassez et vous m’excluez de la foule comme ça ?

– Qui t’as dit que Mohammed VI était là?

– C’est la dame là-bas, celle qui s’est enveloppée dans nos deux drapeaux

– Tu ne vois pas que c’est une folle ?! Chouha-Hchouma! Il gueule.

A l’entendre baragouiner mon nom dans un Talkie-walkie : « Un individu T. comme Tango… », je suis pris d’un fou-rire impossible à cacher.

– Qu’est ce qui te fait rire ?!

– Rien.

Paris 13 novembre, Cette nuit, Place de la République

Et j’enchaîne, redevenu tant bien que mal sérieux :

– Regardez, tout le monde photographie ici, pourquoi pas moi ?

– Parce qu’on t’a vu faire semblant de photographier : tu ne regardes pas dans le viseur.

– C’est ma façon de photographier.

– Comment tu peux cadrer tes photos, alors ? Ne me raconte pas de bobards, je suis moi-même photographe.

– Pour faire court, allez sur mon Site et vous verrez que je ne suis pas un voleur.

Sans conviction, il tapote sur son smartphone.

– Ah! c’est tes photos ça ? C’est des mains de ta médina ? Tu fais que du noir et blanc?

On ne l’arrête plus.

Enfin, quelqu’un l’appelle dans son Talkie-walkie. Il marque un temps puis me rend mon appareil et mes papiers.

Paris 13 novembre, Cette nuit, Place de la République

– Fous le camp d’ici, je veux plus voir ta gueule.

Des excuses ? Ce serait trop demander.

Peu importe à ce vaurien d’être du même pays que moi. Au contraire de lui, je pense qu’on est Marocain partout et pour toujours. Me revient soudain en mémoire l’écho animé des échanges de ces enfants israéliens d’origine marocaine revenus sur la terre de leurs aïeux; avec mes jeunes concitoyens…

Aujourd’hui encore, je me vois partir tout seul dans la nuit, dégoûté. Je me souviens même avoir alors pensé que les voleurs, c’étaient eux qui m’avaient volé ces instants durant lesquels j’aurais pu photographier.

Quant à ce flic marocain, devenu complice de ces maléfiques, il me sera difficile d’oublier son visage et d’écarter une question qui m’empêche de respirer : pourquoi ce sont les nôtres qui nous trahissent ?

***

=>> PARIS, 13 NOVEMBRE, CETTE NUIT. première partie

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