
Sans savoir pourquoi, je me prends à me remémorer l’époque où j’étais à peine né à la photographie, sans existence en dehors de ma pratique dans le labo qu’avait construit, dans notre cité Sonacotra, monsieur Machado, officier déserteur de l’armée portugaise, que je n’ai jamais oublié.
Bien que ce soit lointain, je me souviens qu’une amie m’avait donné l’adresse d’un labo noir et blanc, situé dans le quartier de la Bourse, qui cherchait un apprenti. Je me suis présenté à l’accueil que gouvernait sans partage madame Steinmetz laquelle avait accepté de m’embaucher. J’étais très, très, content. J’étais fauché et, tout à coup, je me sentais triompher de la misère à La Courneuve et, en plus, j’allais apprendre un métier avec des vrais professionnels. J’étais aux anges mais loin d’imaginer que j’étais tombé chez monsieur Steinmetz, le tireur préféré de Jacques-Henri Lartigue, Henri Cartier-Bresson, des agences Magnum, Viva et de bien d’autres héros de la photographie… Je n’avais alors aucune culture artistique.
Madame Steinmetz, petit bout de femme pleine d’énergie, était une vraie tour de contrôle. Elle gouvernait tout à la prussienne.

Les matins suivants, à peine j’étais arrivé qu’elle m’envoyait porter des colis à la Poste; à peine j’étais revenu qu’elle me mettait un balai entre les mains alors que, moi, j’étais impatient d’entrer dans la chambre noire et pas seulement pour la balayer. Pour regarder faire les tireurs. Pas question. Chaque matin, j’espérais franchir l’entrée du labo pour assister l’un des deux tireurs. En vain.
Les semaines passaient et le regard de madame Steinmetz me disait que je ne pouvais qu’être balayeur. C’est ainsi qu’elle m’avait fiché. Au mieux, je séchais et massicotais les photos, ce que j’aimais beaucoup car, d’une part, à travers ce boulot, je voyageais en Afrique, en Amérique du Sud et ailleurs dans le monde, d’autre part, je croisais des reporters fameux.
Après le travail, je déambulais dans le quartier de la Bourse, rue Montmartre, autour de la Bibliothèque nationale, rue Richelieu, avec, caché dans un sac, l’appareil-photo que ma mère m’avait acheté. Un appareil que je n’osais pas leur montrer.
Certains jours, j’avais tellement froid et faim que je me réfugiais dans les grands magasins. Au moins, là, je pouvais me réchauffer et chaparder de quoi bouffer. Parfois, je ne retournais que très tard chez moi, à La Courneuve.
Un jour, j’ai vu un jeune homme qui, à peine arrivé, assistait l’un des tireurs dans la chambre noire de mes rêves. J’ai compris que je devais m’en aller et installer mon propre labo. Coup de pot, j’ai trouvé deux photographes de mode très connus pour qui j’ai commencé à tirer et, à la fin, j’avais réussi à gagner assez d’argent pour voyager en Asie.

Aujourd’hui, mon art s’est universalisé. Il a même été copié par les plus grandes agences publicitaires sinon par de faux artistes… Mais, dans l’esprit de certains experts supposés et même pour ceux de chez nous, un arabe reconnu au plan artistique comme au plan technique, c’est louche quand ce n’est pas tout simplement inconcevable. Comme je ne suis ni un imitateur ni l’Arabe de service, je serai toujours exclu de leur système commercial.
C’est ce qui pouvait m’arriver de mieux.
Après dix années de détours, mon ennemi naturel, Mehdi Qotbi, ne pouvait plus continuer à faire comme s’il ne connaissait pas mon travail.
Aujourd’hui, il me permet d’exposer dans le même musée qu’Henri Cartier-Bresson. Qu’il en soit remercié. Certes, c’est un moment majeur de mon itinéraire mais c’est surtout l’opportunité pour moi de montrer aux jeunes de mon pays que nous ne devons pas nous couper de notre passé culturel ; que nous pouvons utiliser un matériel occidental et conserver nos propres racines.
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