Hommage Haja El Hamdaouia

Haja El Hamdaouia avec Raymonde El Bedaouia, Essaouira

Je n’ai vraiment pas la tête à l’écriture, mes pensées sont encore dans le désordre, dans le brouillard, mais le décès récent de Haja El Hamdaouia, Dieu ait son âme, a réveillé en moi un lointain souvenir musical et m’a fait revoir le film de mon enfance avec Bouchaib El Bidaoui, dans ma maison natale de la médina où ma mère danse sur ses chansons, ses Aïtas. Elles sont là, l’une sous mes yeux, l’autre à mon oreille, comme si c’était hier.

Haja El Hamdaouia avec Raymonde El Bedaouia, Essaouira

Presque à mon insu, comment le dire autrement, le Marocain en moi m’a contraint à me retrouver dans une exposition politique, moraliste, à alibi artistique au Musée Reina Sofia. Ce genre d’exposition fourre-tout au gout du jour mais digne du moyen-âge dans laquelle le commissaire est le seigneur, les participants, ses cerfs. A lui de choisir, parmi ses agneaux dociles, qui sera promu, qui figurera dans le dossier de presse, au premier plan des reportages, en tête des articles, nommés et renommés, Business is business. Bref, à lui seul de désigner les visibles et les autres qui ne sont là que pour assurer remplissage et figuration anonymes … puisque nous sommes dans une exposition No name. So chic.

Je m’étais préparé à la désillusion, pas à trinquer autant. J’avais dû batailler jusqu’au dernier moment pour participer à l’accrochage pourtant l’une des conditions préalables à ma participation. Sur place, l’accueil, un non accueil plutôt, m’avait d’emblée mis mal à l’aise… Je n’ai pas encore les mots pour dire ici la suite, ils viendront plus tard.

Et puis, une fois ressorti de cet espace irrespirable, me voilà en balade autour du Prado avec, en boucle dans mon casque, la voix de Fatna Bent Lhoucine qui me revigore, estompe ma déprime, m’extrait de l’ennui d’une exposition conçue par un commissaire postiche : des « artistes » à gogo dont la médiocrité et la vantardise se disputent le devant de la scène contemporaine tandis qu’y font défaut les vrais. Je sens la voix habitée de Fatna et son chant porte-parole de nos ancêtres issu de ses tripes, m’armer, me défendre contre ces faiseurs-pilleurs qu’empilent les accumulateurs gavés dans leurs villas fortifiées.

Je ne connais aucun artiste visuel mâle au Maroc capable de dégager une telle puissance, une telle force. Quel artiste visuel nous aura rassemblé autant que Fatna et Bouchaib El Bidaoui et tant d’autres chikhates ? Sa voix rauque m’a repris et ramené à mon pays. Elle lui a donné sa voix et s’est grillée dans la passion pour son art, Fatna Bent Lhoucine est ma soeur. J’adorais voir son visage se contracter quand, de sa gorge, s’échappait ce cri qui me transperçait le coeur. Sa voix demeure un acte de résistance. Il suffit d’écouter Kharboucha.

Fatna avait compris, elle, que notre art est inséparable de notre histoire et de nos racines. Moi-même, je ne suis qu’une créature de la aïta, je suis microsillonné Boussifonne, mon art émane de ces voix des ruelles de la médina, je ne partage rien avec personne en dehors des chikhates.

Ma place n’est pas dans une exposition pseudo-artistique où les sens sont éteints comme celle de Madrid mais au milieu des chikhates et de la Mahia du docteur Ohana.

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