
Plusieurs mois se sont écoulés… Déjà.
Très haut dans la montagne, le froid s’est ajouté à la souffrance et au désespoir de ses habitants encore sous le choc d’avoir tant perdu, des proches, leur maison, tout ce qui faisait leur vie. Ils couchent toujours sous des tentes, la peur au ventre de disparaître aux côtés de leurs maisons mortes qui contiennent les restes de leurs maigres effets personnels mais ils sont courageux. Ils tiennent bon, ils le doivent coûte que coûte s’ils veulent obtenir, un jour peut-être, l’aide promise. Je me sens lié à eux. Et je me souviens.
De cette nuit d’hécatombe pour les sœurs et les frères qui pleurent leurs morts, qui sanglotent et hurlent leur douleur. Leurs parents sont ensevelis sous leur maison et, eux, affrontent un sort intolérable.
Comment écrire le cœur lourd, meurtri. Je n’ai pu m’y résoudre jusqu’ici. Le temps passé n’a rien effacé. Malgré tout, je suis loin, très loin, des mots capable de traduire mon désarroi. Je ne peux chasser ma tristesse, j’en ai perdu ma voix. Et la résurgence sous mes yeux de ce tremblement de terre qui a enfoui des vies et remplacé le douar par un cimetière à ciel ouvert, me foudroie sans faiblir.
Je suis ballotté à l’arrière d’un camion dont le chauffeur a accepté de m’emmener vers Tnirte – Azgour. L’interminable queue des voitures et des camions surchargés qui avancent mètre après mètre, pare-chocs contre pare-chocs, serpente avec la route. Des gendarmes font de leur mieux pour fluidifier ce capharnaüm : qu’ils en soient félicités.

Je suis épuisé et gelé lorsque le camionneur me dépose à destination en pleine nuit. Grâce à lui, je rencontre un jeune homme qui me prend pour un journaliste et m’aide à trouver un endroit où dormir. Il n’y a rien pour s’abriter. Je m’étends à même le sol sur un tas de gravats et m’enveloppe comme je le peux dans une couverture. La nuit est noire, glacée.
Je suis à peine couché lorsque je sens, sous mon corps, la terre trembler dans tous les sens, gronder, se dérober, s’affoler. J’ai l’impression d’être au milieu d’un océan déchainé. Entendre les lamentations sortir de la bouche des rescapés aux alentours, me vide. Je tente de ne plus les écouter. En vain. J’essaye de dormir. Impossible. Des jeunes viennent me raconter : hier, dans la nuit noire, la montagne a explosé. Elle a pulvérisé le douar, fondu d’un seul coup sur les têtes démunies de ses habitants et transformé le hameau en un tas de décombres et de cadavres. Dans la faible lumière du matin, la réalité du désastre m’arrache les yeux : c’est un no man’s land.
On m’offre avec gentillesse un verre de thé et une harira. Les femmes, les hommes et les enfants qui se sont regroupés, ressemblent à des petits oiseaux sans ailes. Ils me guident et, eux aussi, me racontent : « La montagne s’est brisée comme un miroir et a dévalé sur nous. Elle nous a frappé à l’heure où nous dormions. Un mur s’est écroulé sur ma mère et son corps est tombé sur moi, elle donnait encore le sein à mon frère ensommeillé à mes côtés. À peine né, il est mort. Il n’avait même pas fait ses premiers pas. Ici, avant, on récoltait nos légumes. Aujourd’hui, ce qu’on recueille, ce sont des gravats et de la poussière. » Le jeune garçon dont c’est l’histoire, me fait tellement de peine que je lui dis : « Ta mère est morte mais elle t’a donné la vie une seconde fois en te protégeant de son corps et de son âme. » Lui me répond : « Maintenant, je suis sans mes parents. Nos voisins et des jeunes que je ne connais pas, les ont arrachés aux gravats à mains nues. De toute ma famille, il ne me reste plus personne. Juste leur linceul. » Rien d’autre autour de moi que les ruines des maisons pétrifiées, bâties sur les flancs de la montagne qui les a anéanties. Du douar envahi de dépouilles, ne me parvient qu’une plainte sans fin. Mon regard ne croise que des visages empreints de douleur : comment les oublier ?

Je ressens encore ma stupeur devant la profusion des dons qui, en ces premières heures, arrachent, un bref instant, ces malheureux à leur chagrin. Et ma rage de pressentir que l’attention qui les a suscité, ne durera pas. Que l’actualité la détournera trop tôt de ce coin désolé.
En attendant, comme s’ils se rachetaient de l’inhumanité et de l’indifférence dont on les accuse face à d’autres tragédies, des hommes, des femmes, aussi unis que s’ils appartenaient à la même ethnie quoique venus du nord, du sud, de tous les pays, s’empressent auprès des rescapés. Parmi eux, des secouristes espagnols, anglais, qataris, italiens et français. Une solidarité dynamique et fiévreuse soutient l’infatigable dévouement des bénévoles. Le dépassement de soi qui les animent, rend la terre d’ici sacrée et me rappelle que les humains ne sont pas faits pour la guerre. Ce drame les a naturalisés Marocains. Cette générosité à l’œuvre est difficile à décrire. Pourtant des bribes de ces moments forts sont toujours là.
Je revoie ainsi un jeune militaire, couché sur le ventre, qui s’obstine à se faufiler dans un trou étroit, pour extraire un corps. Les secouristes qui craignent que des pierres ne lui tombent dessus, tentent de l’en dissuader puis le retiennent alors qu’il plonge plus profond. Chacun retient son souffle. Le silence est lourd, on y sent peser l’odeur de la mort. Malgré la difficulté, les efforts du jeune homme permettent de dégager le corps qu’il encorde pour le remonter. Tout le monde l’applaudit avec chaleur. Un Italien s’avance pour lui nettoyer le visage puis le prend dans ses bras. Le jeune soldat rougit, embarrassé. Au tour d’un imam italo-marocain à la longue barbe, Coran entre les mains, de le remercier suivi de sa femme, drapée dans une ample robe noire, tête couverte d’un hijab. Puis, tandis que les deux jeunes gens s’éloignent, je les entends converser en italien, une dame âgée au visage marqué par la souffrance et la tristesse, bondit sur le soldat, lui prend les mains, les embrasse avec force : le corps qu’il a extrait des décombres, c’est celui de son frère… Plus loin, j’entends des paroles douces en hébreux. C’est une secouriste juive qui se penche vers un blessé comme une sœur le ferait, pour le soulager.
Ici, aucune bouche pour mentir. Nul inutile, nul parasite culturel ou récupérateur, personne pour se vanter de ses exploits sur Facebook.
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