
Leo Ferré chantait Avec le temps va tout s’en va…
Vers la fin des temps, vers Dieu le Miséricordieux, permets-moi d’ajouter quelques mots à ces mots-là et de commencer par ceux, fameux, de Bossuet, extraits de son Sermon sur la Mort : C’est une étrange faiblesse de l’esprit humain que jamais la mort ne lui soit présente, quoiqu’elle se mette en vue de tous côtés et en mille formes diverses.
Mes mots à moi ne viennent pas d’un cœur léger. Ils peinent à sortir de moi mais le respect que je te dois, m’impose de les poser ici. Même si je n’ai pas le cœur à écrire, même si j’ai trop de peine et qu’ils me font mal, je voudrais évoquer l’homme si singulier que tu fus.

J’adore la voix et la tienne, baldia, de ma région natale, m’avait bluffé tant elle sonnait juste. Tant elle était vraie. Comme S. M. Hassan ll aimait à le rappeler, « Le style, c’est l’homme », inspiré de Pascal. Et toi, tu avais un style tellement à toi. Reconnaissable entre tous. Durant tes émissions, ta parole, ton rythme, me remuaient en profondeur et m’impressionnaient. Aux antipodes de ces figurines incultes, enkystées dans le vide de leur rôle. Non, toi, tu étais un homme vif, vivace, scellé à son art d’équilibriste avec cette confiance qui n’appartient qu’aux êtres de grande expérience ; qu’à ceux qui ont travaillé toute leur vie.
Ton métier, ta pensée, n’auront cessé de montrer à quel point tu étais le contraire des quémandeurs que ton professionnalisme indisposait, qui enviaient ton intégrité et qui t’ont exclu car elle les désavouait : si rares sont les hommes comme toi qui tracent leur route sans aucune aide ni d’en haut ni d’en bas.
Qui a court-circuité ton émission Arts et lettres et dans quel but ? Pour moi, cela ne peut venir d’une personne de culture, tu la servais si formidablement, nous apprenions tant de toi.
Tu t’es alors senti trahi, dépouillé : qui ne le serait pas ? Tu as préféré souffrir que de céder à la complaisance et te trahir. Les rampants, remplisseurs de leurs seules poches se sont acharnés sur toi, ils t’ont mis à l’écart mais ils n’ont pas réussi à tuer en toi le courage de tes sentiments, tu es resté intact : tu n’avais pas l’âme servile. Tu avais si chèrement aimé ton métier que tu en as payé le prix. Tu buvais énormément, tu bus jusqu’à l’abus mais cela ne t’a pas consolé.

Lorsque tu m’as invité dans ta famille, j’ai vu que tu n’étais pas Omar Salim par hasard. Dans la sagesse de ta mère, j’ai retrouvé le Maroc que nous avons perdu. Mon Maroc. Dans le savoir recevoir de ta lumineuse sœur Sanaa, j’ai redécouvert l’hospitalité de nos anciens.
Quelques semaines avant ta disparition, le hasard nous offrit une ultime rencontre dans le restaurant d’un hôtel de Rabat. Tu es venu nous rejoindre à notre table pour nous avertir de ne surtout pas commander du poisson car tu avais été empoisonné ici et t’en étais sorti par miracle. Tu avais l’air d’en avoir marre mais marre… de tourner à vide, en vain. Tu étais comme une corde tendue sur le point de se rompre.
Pour avoir de tes nouvelles, j’ai appelé Sanaa. Elle sanglotait et hurlait son amour pour toi. Je devinais dans sa voix le verdict que je ne voulais entendre depuis déjà quelques jours. Je devais pourtant affronter l’inévitable. Ce que je pressentais, ce que j’avais vu sur ton visage lors de cette rencontre, était arrivé et me terrassait de tristesse. Ce n’était pas ton corps qui avait lâché prise mais ton âme usée.
Tu as été grand, tu as apporté un peu de lumière, de beauté, aux pauvres gens et tu es mort en homme fier. À ce titre, tu es un modèle. Un exemple unique, nécessaire car ce sont les éclaireurs comme toi qui forment l’ambition des générations futures.
Avec Simone Brunau, présidente de la Cité internationale des arts, nous parlions de ta prestation, tu nous avais épatés. Tu étais le lien vivant entre nos deux pays et elle s’interrogeait sur ton éviction par les braconniers. Je comprends que ces larrons se terrent : être reconnus pour ce qu’ils ont fait, les déshonorerait. Je suis sûr que les morts, eux, te reconnaîtront et te remercieront pour avoir été cet homme rare.
Moi, je n’ai plus personne avec qui boire un coup.
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