Monsieur le Président,
Quelle surprise de vous lire ainsi, après tous ces mois de silence malgré mon invitation à découvrir avec moi ‘Qasida Noire’, mon exposition au Musée Mohammed VI de Rabat. Un geste de votre part qui m’aurait honoré infiniment, bien sûr, mais aurait surtout honoré l’indépendance qui m’est tant reprochée, loin des réseaux d’influence et des clans. Une indépendance indispensable à l’artiste intègre – à tous les sens du terme – que je veux rester.
Et ça, vous devez le savoir, vous qui revendiquez si fort, et le rappelez dans votre lettre ouverte, vos engagements envers cette intégrité de l’artiste.
Permettez que je vous y réponde ici.
En 2014, devant l’exposition ‘Maroc contemporain’, j’ai rêvé qu’une personnalité présumée anticolonialiste comme vous, soucieux de nous convaincre que vous étiez des nôtres et avait suscité si fort cet espoir en moi, choisirait de s’entourer d’une équipe de culture et de langue arabe… Vous n’aviez que l’embarras du choix.
Pourquoi ?
Parce que Paris est la capitale, la “Mecque“, culturelle du monde arabe. Elle regorge d’intellectuels et d’artistes, écrivains, poètes, musiciens, plasticiens, cinéastes… Pour les rencontrer, il vous suffisait de sortir de votre pré-carré.
Hélas, j’ai rêvé en vain.
À l’IMA, ceux qui décident en notre nom, qui définissent notre identité culturelle à notre place comme s’ils étaient nous, ne le sont pas. Ils ne sont même pas proches de nous. Comment le seraient-ils, ils ne parlent pas notre langue. Cette culture qu’ils prétendent nôtre, c’est une culture à leur façon. Quant aux personnes de langue arabe, étrangères à leur propre culture, exclues des décisions qui la concernent, elles en sont réduites aux tâches subalternes telles des chaouchs corvéables à merci. Seraient-elles capables de rien d’autre ?
C’est clair pour moi, l’Institut du monde arabe est votre propriété et je comprends votre volonté d’en conserver l’usufruit.
Monsieur le Président, n’était-ce pas votre rôle de réfléchir à cette situation inacceptable ? Parce qu’enfin, à quoi servons-nous, nous, les grands absents de l’IMA. ?
Le commissaire de l’exposition ‘Maroc Contemporain’ dont j’étais l’un des artistes réunis, était aux ordres du vrai patron, un parisien : trouvez-vous ça normal ? Moi non. Et j’en ai eu mal aux tripes.
De quoi viens-je me plaindre, m’objecterez-vous. C’est vrai, j’ai été exposé en vos murs. Parce qu’inclassable, sans doute, ma chance. Mais je suis l’arbuste qui cache la forêt : l’IMA reste votre affaire, pas la nôtre, comme d’habitude au tapis, jamais à la décision.
Notre identité culturelle nous a échappé, j’ai perdu toute illusion à ce sujet et notre réalité présente m’a sorti à jamais de mon rêve.
Elle me renvoie à notre effondrement de 1492, suivi d’un interminable tunnel jusqu’au colonialisme pervers d’aujourd’hui.
Cette “mossiba tragédie » me remontait à la gorge, comprimait mon coeur, à chaque visite de ‘Maroc Contemporain’: comment se faisait-il qu’à Paris, vivier extraordinaire d’artistes et de penseurs, plus riche que n’importe quelle autre capitale arabe, il n’y en ait toujours que pour vos zélateurs ?
C’est pourquoi je vous demande de mettre fin à ces habitudes coriaces et d’offrir à une personnalité de culture arabe l’opportunité de la transmettre à la jeunesse, de lui donner accès à notre histoire, à notre différence, à notre langue afin qu’elle l’ouvre à la connaissance dont elle a été le support et le creuset des siècles durant. Et pourquoi ne pas regarder aussi, comme l’on fait les Allemands, du côté des Syriens et des Irakiens que la guerre a exilé en France ? Qu’au moins, ce malheur fonde notre avenir commun et que cette époque injuste soit révolue à jamais.
Soit, Muss Es Sein, Es Muss Sein!
Touhami Ennadre
P.S.- Bien que vous ne parliez pas l’arabe, en ces circonstances, il aurait été plus convenable de recevoir votre lettre de président de l’Institut du monde arabe dans nos deux langues, arabe et français.
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Voici la lettre par Jack Lang du 14 février 2023 :

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