L’Exposition Bloquée au MMVI : l’interview publié TelQuel

Thons, Barbate – Espagne

Toute ma gratitude à Réda Dalil, le directeur de la publication de TelQuel, Amine Ater, le rédacteur en chef de TelQuel et à Anaïs Lefébure qui m’a interviewé avec tant de sérieux, pour leur professionnalisme sans faille. Ils sont les seuls à ne pas s’être dérobés.

Depuis que je subis le blocage par Qotbi de toute communication sur ‘Qasida Noire’, combien de journalistes aurai-je rencontré qui ont constaté avec moi le gâchis qu’est ce musée désert, qui m’auront promis de le faire savoir et qui, à chaque fois, se seront débinés comme les trouillards à quatre pates qu’ils sont.

Ceux-là se reconnaîtront.

Voici l’interview complète.

TelQuel le 27 janvier 2023

– Cela fait plusieurs mois que vous publiez sur vos réseaux sociaux des textes à charge contre la direction du Musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain (MMVI) à Rabat. Tout ça parce qu’ils ont refusé de prolonger votre dernière exposition ?

TE – Demander une prolongation et la circulation de ‘Qasida Noire’, n’est pas un caprice d’artiste.

Ce que j’ai fait pour cette exposition au MMVI, je ne le referai jamais ailleurs. Ce n’est pas juste un accrochage : j’avais une dette envers les gens de mon pays. Pourquoi ? Parce que je suis né à la photographie, ici, dans ma ruelle, dans la médina de Casa, avant que ma mère ne m’achète un appareil. Il fallait que ce soit une exposition sans son pareil dans l’histoire de la photographie. Elle est inédite jusque dans sa scénographie, conçue et réalisée avec Anna Abengowe, une architecte nigériane-américaine.

Cette exposition monumentale, hors normes, je l’ai dédiée aux gens de mon pays et à la générosité de Sa Majesté Qui la permettait à Rabat. Et elle a été mise sous embargo par Mehdi Qotbi qui en a bloqué toute médiatisation dès son ouverture. Pas une affiche en ville, dans la gare de Rabat, pour en faire la promotion. Refus de tout événement culturel, de toute rencontre avec le public : moi seul, j’ai animé Qasida Noire chaque vendredi et samedi…

Pourquoi autant d’efforts, de sacrifices, d’énergie et d’argent dépensés pour qu’il ne se passe finalement rien ?

Cette exposition m’a coûté très cher, durant un an je me suis privé de ma vie, les mots sont impuissants pour exprimer à la fois ma colère et ma tristesse.

– 
Ce refus vient peut-être du fait que l’exposition ne marchait pas?

TE – Vous rigolez ?! ‘Qasida Noire’ a marché malgré tout, peu à peu et, ça, grâce au bouche-à-oreille. Sans mes échanges avec les visiteurs de tous les milieux, de tous les âges, y compris des jeunes enthousiastes, et des touristes, bien sûr, j’aurais craqué, c’est certain !

– 
C’est plus particulièrement à Mehdi Qotbi, président de la Fondation nationale des musées, que vous vous en prenez. Ça ne vous dérange pas d’utiliser des attaques si personnelles ?

TE – Vous n’avez pas lu ou pas compris mes textes, c’est le Musée de Sa Majesté que je défends. C’est le système honteux qu’il a eu le culot de mettre en place et qui aboutit à la privatisation du musée que je dénonce. Ni le personnage qu’il s’est fabriqué ni l’homme privé ne m’intéressent. Mais dites-moi dans quel grand musée du monde il n’y pas de librairie alors que l’on sait qu’elle en est le poumon ?! Quel musée au monde ferme tous les jours à 18h (sur le site : 20h) sans aucune nocturne ? C’est le gâchis qu’il produit à vouloir décider de tout sur tout alors qu’il n’en n’a les moyens ni culturels ni intellectuels, que je pointe. Ce musée est une chance immense pour les jeunes parce que sans musée, il n’y a pas d’avenir.

– Vous dites que le conflit en est arrivé au point où vous avez été escorté hors du musée par des agents de sécurité. Cela n’aurait pas pu être réglé à l’amiable ?

TE – Non, Qotbi venait de lâcher un gros mensonge. Aucun musée au monde ne ferme vraiment le mardi. C’est le jour réservé aux professionnels et aux amis du musée, etc. Ce mardi 17 janvier, je montrais ‘Qasida Noire’ à Chakib Laroussi, auteur du premier article sur ma première exposition à Paris, parce que c’était un mardi (le musée est fermé au public, ndlr). C’est un vétéran, un homme de communication reconnu, journaliste depuis 50 ans. Et voilà que Qotbi me hurle, sous son nez, que je n’ai aucun droit d’être là. Moi, l’auteur de l’exposition ?! Aucun musée n’est fermé aux auteurs d’exposition, ça n’existe pas ! En face, se tient un vernissage, c’est plein de monde : où est le mal ? Comment oublier ce moment ? Rien n’est plus douloureux que de se faire expulser de l’espace où on a jeté toute ses forces jusqu’à la dernière.

– Vous dénoncez aussi le traitement réservé aux artistes marocains. Vous en faites presque des martyres…

TE – 
Les grands perdants, c’est eux. Au sous-sol du musée, 600-700 m2 sont vides. J’ai proposé d’y organiser des rencontres entre les jeunes générations et des poètes, des critiques, des intellectuels, des marchands d’art, je voulais leur montrer qu’avec du travail, ils peuvent aller loin comme moi… J’ai même imaginé un musée MMVI-hors-les-murs, parce que, nous, les Marocains, on reste timide en culture, on n’entre pas au musée comme ça. Regardez, la place Jemaa el Fna, le monde entier la visite : c’est là, à l’extérieur, que notre art s’exprime, à l’air libre.

Qotbi a tout refusé et moi je passe pour un emmerdeur.


- En plus de 50 ans de carrière, ce n’est que maintenant que vous découvrez que la culture ne se porte pas très bien sous nos cieux?

TE – De quelle culture parlez-vous ? Aucun art, surtout contemporain, n’échappe plus au système commercial et institutionnel, en place au niveau international.

Moi, je demande pourquoi une exposition aussi coûteuse est mise sous embargo dès le premier jour. Aziz Akhannouch est venu la voir. Il a estimé mon travail au point de me proposer d’acheter des œuvres même si les promesses n’engagent que ceux qui y croient (rires). Il y avait du monde, ça a été filmé. Pourtant, au lendemain de la nuit des musées, les seules images transmises étaient celles d’Akhannouch avec Qotbi.

– Quand on lit vos coups de gueule sur les réseaux sociaux, on a l’impression qu’on ne peut pas être un artiste marocain et réussir…

TE – D’abord, à « coups de gueule », je préfère « cris contre les usurpateurs ». Ensuite, je n’aime pas l’expression « artiste marocain ». Elle est réductrice et le résultat d’une ghettoïsation culturelle fabriquée par des négriers parisiens. Moi, je suis une valeur marocaine, arabe, européenne, je me sens citoyen du monde. Mon œuvre est universelle. J’ai enlevé l’imagerie, l’identification, je suis le seul à avoir fait ça dans une esthétique qui m’est propre.

– Vous dites avoir choisi de faire votre exposition à Rabat pour fuir “les racistes culturels parisiens”. L’herbe n’est donc pas plus verte ailleurs ?

TE – Dans la banlieue où j’ai grandi, notre avenir, c’était sportif, comique ou dealeur. On ne supporte toujours pas qu’un Arabe développe son propre style. Je ne suis pas un pousse-bouton. Mon style, je le dois à ma culture qui n’est pas une culture de l’imagerie, comme en Occident, mais de l’imaginaire. Au fond, c’est grâce aux racistes que je suis revenu vers mon passé culturel.

– 
Vous vous en prenez également à la presse culturelle, dénonçant son “silence” autour de votre expo. Pourtant, elle a fait l’objet de plusieurs articles dans différents supports. Que vous fallait-il de plus ?

TE – Desquels parlez-vous ?! Il n’y a jamais eu d’article profond sur ‘Qasida Noire’ ! Des communiqués d’information, quelques minutes dans un journal d’infos sur 2M, au début, aucune radio. Vous trouvez ça suffisant ? En même temps, la scène pseudo-culturelle, les coquilles vides qui singent les Européens et que les médias mettent en avant, ne m’intéresse pas. C’est tellement pauvre…

– Vous avez fait le tour du monde – et notamment des endroits chauds de la planète, comme les favelas du Brésil, le Bronx, Haïti, pour vos projets photographiques. Vous semblez juger les photographes à leur capacité de prendre des risques…

TE – Non mais je pense que pour être un homme, il faut aller vers l’autre, l’inconnu, ce qui oblige à prendre des risques, sinon, vous restez figé. Certes, dans la photo occidentale, on trouve d’un côté, les chasseurs d’images, de l’autre, les pousse-bouton de studio, mais tous se contentent de reproduire une image qu’ils ont déjà vue. Alors qu’aller vers l’autre à ses risques et périls, s’oublier, permet d’extraire la beauté. Et la beauté n’est jamais là où on l’attend. On a besoin de cette coïncidence. Sans le réel et le hasard, pas de création et créer, c’est d’abord aller là où ça fait mal.

ANTÉCÉDENTS

1953 Voit le jour à Casablanca

1960 Arrive en France

1977 Expose pour la première fois à Pise en Italie

2001 Témoigne du 11-Septembre à New York par ses photos

2011 Mohammed VI offre l’une de ces photos à Barack Obama

2022 Expose ‘Qasida Noire’ au MMVI à Rabat

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