DAVID contre GOLIATH ou la malédiction d’être un artiste à l’œuvre dans son propre pays, le MAROC

Exposition Qasida Noire

Quiconque, s’il est loyal et éclairé par d’honnêtes intentions, comprendra l’infinie tristesse qui dicte ces lignes.

Parce que je voulais fuir les racistes culturels parisiens qui jugent insupportable qu’un Arabe puisse développer son propre style hors toute influence et refuser d’être le maghrébin de service, j’ai choisi, il y a deux ans, de ‘produire’ – car je tire moi-même mes photos ce qui les rends, chacune, uniques – l’intégralité de ‘Qasida Noire’ sur ma terre de naissance. Comment aurais-je pu imaginer que mon exposition et moi-même le paierions si cher ?!

‘Qasida Noire’ est le fruit d’une pleine année de préparation durant laquelle j’ai tout sacrifié pour la faire surgir de mes racines autant que de mon art après un itinéraire qui m’a conduit aux quatre coins du monde.

‘Qasida Noire’ est une exposition monumentale qui n’a son pareil nulle part, inédite jusque dans sa scénographie conçue et réalisée avec Anna Abengowe, une architecte nigériane-américaine. Cette exposition hors normes, je l’ai dédiée aux gens de mon pays et à la générosité de Sa Majesté qui la permettait à Rabat.

Ne vous y trompez pas : je n’ai aucun regret.

Cette lettre ouverte ne poursuit qu’un objectif : vous informer de ce que j’ai découvert dans l’ombre derrière les murs du musée national d’art moderne et contemporain de Sa Majesté. Et je l’écris afin que ce lieu, si précieux pour les générations à venir, ne soit plus instrumentalisé par un seul personnage à son seul profit. Un musée national qui se prétend d’envergure internationale, ne devrait-il, donc, pas organiser des rencontres également internationales qui mêlent artistes, essayistes, écrivains, poètes mais aussi conservateurs, critiques, collectionneurs, marchands d’art, d’ici et d’ailleurs ? Mais attention, je parle, ici, de rencontres ouvertes au public quel qu’il soit, en particulier aux jeunes, y compris ceux de la médina et des quatre coins du pays. Un musée national qui se prétend d’envergure internationale, ne devrait-il pas promouvoir les jeunes artistes du pays et les moins jeunes qui n’ont jamais réussi à se faire connaître, justement, parce que les musées marocains leur sont interdits ?

Car, enfin, quel plaisir de parler aux visiteurs et de voir combien ils estiment le travail de l’un des leurs! Quel bonheur pour moi de rencontrer ces jeunes aux visages purs comme un ciel de pleine lune qui se sont inventés une vie à l’étranger malgré la fermeture de nos frontières. Qui, puisque le gouvernement français refusait de les accueillir, se sont détournés du français, ont appris l’anglais et se sont trouvé ailleurs une ligne de fuite et d’avenir. Ils font mon admiration.

Comment oublier, lors de la ‘Nuit des musées’, le 22 juin, tous ces jeunes qui avouaient leur soif et leur passion de culture ? Comment oublier ceux qui trouvèrent le courage de me demander des leçons de photographie ? Je m’étais senti tellement fier de cette jeunesse ! J’étais loin d’imaginer que l’équipe du musée ne ferait rien pour m’aider dans mon projet d’atelier pourtant prévu dès le premier jour.

Au musée Mohammed VI, donc, ni équipe opérationnelle ni direction responsable au vrai sens de ces mots. Qu’il s’agisse des programmes d’exposition, de la communication, de l’action culturelle à l’intérieur et à l’extérieur du musée, de la commission d’achat de nouvelles œuvres comme dans tous les autres musées du monde, PERSONNE. Enfin si, Il y a bien quelqu’un pour diriger tout, décider de tout, arbitrer sur tout, choisir jusqu’aux trombones mais tout ça depuis l’extérieur du musée, en supervision. Cet arlequin oppresseur si sûr de son fait puisqu’aucun comité de surveillance n’est là pour garantir la bonne marche du musée, c’est le président de la Fondation nationale des musées, Mehdi Qotbi. Un monsieur à la fort courte vu mais aux très, très, longs bras dont la captation des pouvoirs à des fins énigmatiques au premier coup d’œil, il faut les vivre ou oser les regarder en face pour les décrypter, provoque des effets dévastateurs.

Parmi ces derniers, inscrit dans ma chair, l’incompréhensible sabordage de ‘Qasida Noire’, orchestré par celui-là même – Qotbi donc – qui l’aura financée mais qui, après en avoir semé d’embûches la préparation, met l’exposition sous embargo dès son ouverture. Du manque résolu de coopération des équipes du musée sur son ordre à l’absence programmée de communication et d’animation culturelle que j’assumerai tout seul sans oublier la signalétique inexistante aux abords de l’exposition, ni même une seule affiche dans/devant la gare de Rabat ce qui la rend toujours aussi fantomatique à quelques semaines de sa clôture. Et que penser du refus catégorique d’éditer un catalogue à la hauteur de l’évènement malgré les promesses initiales ? Seule, une version minimaliste de ‘brochure’ sera enfin accordée parce que réclamée avec insistance par le public alors que ‘Qasida Noire’ touche déjà à sa fin, le 30 janvier. Une brochure dont la version arabe n’est disponible que depuis hier…

Je croyais avoir trouvé un interlocuteur éclairé, c’est un artiste, un professionnel fiable, quelle erreur !

Tant d’efforts, de sacrifices, d’énergie et d’argent dépensés pour qu’il ne se passe finalement rien et que le public soit privé de ‘Qasida Noire’, quel gâchis !

Quelle image de ‘son’ musée, ce président de la Fondation de tous les musées du Maroc, amateur compulsif de selfie donne-t-il ?

Ne me blâmez pas d’en faire état ici : après d’innombrables courriers restés sans réponse, le silence des médias culturels m’oblige à me dresser contre ces abus tant je me sens couvert de honte.

La honte de voir le musée Mohammed VI, ce lieu majestueux au sens propre, fruit de l’ambition de Notre Souverain, transformé par les seuls choix d’un Mehdi Qotbi en vitrine vide que, seuls, hantent des visiteurs de hasard.

Ses horaires réduits à minima, très loin de ceux qu’annonce le site dédié, aucune nocturne, outre sa librairie – dont on sait l’importance qu’elle revêt aujourd’hui dans ce type d’institution partout dans le monde – fermée, complètent ce lugubre constat.

La honte d’être confronté au refus de Mehdi Qotbi de prolonger ‘Qasida Noire’, ode à la noblesse de mon peuple qui aura touché des gens de tous les milieux, de tous les âges, de tous les pays, malgré son caractère confidentiel : lesquels visiteurs, surpris d’y découvrir Qasida Noire’ s’en régalent et reviennent, toujours plus curieux et intéressés par ce qu’ils retiendront de ma présence à leurs côtés. Combien seront-ils, peu à peu touchés par le seul bouche à oreille, à manquer de temps pour s’y rendre enfin ?

La honte d’être confronté à son refus de la faire circuler au Maroc et à l’étranger : Mehdi Qotbi peut-il se prétendre fier d’être Marocain et me dénier le droit à la re-connaissance des nôtres ?

Dois-je y voir la malédiction d’être un artiste à l’œuvre dans son propre pays ou la jalousie d’un tout petit maître ?

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