Une lettre ouverte à Eugène Delacroix, écrite après ma visite au Musée Mohammed VI de Rabat

Le gosse que j’ai été, Casablanca

Cher Maître,

Si j’ose vous écrire, si j’ai tant besoin de le faire, ce n’est pas que je sois coincé dans le passé, c’est que j’essaie de m’acquitter d’une dette envers vous. Mon projet n’est pas, ici, de me répandre en considérations esthétiques mais de vous remercier pour l’appui moral si profond, le réconfort et le soutien si régénérateur que votre art merveilleux m’a transmis.

Naguère, pour me donner des forces, j’avais tapissé ma chambre noire d’œuvres de vous, trouvées dans un vieux livre d’art : La liberté guidant le peuple, Le sultan Moulay Abderrahmane, Les Femmes d’Alger dans leur appartement, Musiciens juifs à Mogador, Un Cavalier, Soldat de la garde de l’empereur du Maroc, Fantasia, etc. Ainsi, chaque fois que je rallumais la lumière, j’avais l’impression de prendre la résonance de la 9ème de Beethoven en pleine figure. Je m’en souviens comme si c’était hier.

Vous avez parcouru et peint mon pays comme aucun natif n’aurait su le faire ; vous avez été sensible à la lumière et à l’ombre de notre terre d’une façon incomparable : vous vous êtes accordé avec elles.

Vous avez pressenti et recueilli la noblesse des miens. Vous n’êtes pas venu en conquérant, supérieur, usurpateur. Mon peuple vous a donné sa pleine confiance, il s’est donné à vous de toute sa noblesse. Votre art, si juste, a su saisir la vie derrière chacun de leurs traits, il ne les a pas emprisonnés dans un stéréotype. Grâce à l’intelligence de votre regard, à la sincérité de votre touche sans artifice, près de deux siècles plus tard, ils ressurgissent avec la même force de vie au point de converser au présent avec qui s’avance à leur rencontre. Comme si on était entre nous.

Moi, je retrouve le même enthousiasme devant eux que je leur porte depuis le premier jour et ça me gonfle le cœur de fierté.

Tout chez vous est empreint de beauté, fruit d‘un incroyable métier. Rien n’est jamais négligé… Quels moyens avez-vous donc employés pour cette apothéose ? Dieu seul le sait. Sur chaque visage, vous avez posé la lumière, la couleur et l’odeur de notre terre. J’entends chacune de leurs voix et le mouvement du vent autour d’eux. Ils sont tous d’un extraordinaire éblouissement. Les blancs de leurs costumes brillent comme de l’or blanc. Parfois, leurs visages se fondent, luisent, dans l’ombre pour n’être plus qu’une étincelle, qu’une forme de lumière. C’est une peinture si pure qu’elle n’a besoin ni d’explications ni des commérages et des paraphrases ou du remplissage de vos experts.

Pour vous remercier d’avoir su, par votre seul génie, fusionner votre sang au nôtre, je suis sûr que Dieu vous a réservé la meilleure place au Paradis. Ici bas, vos œuvres qui incarnent si puissamment mon peuple, personne ne les surpassera jamais. Vous avez été plus loin que n’importe quel autre peintre. La lumière de ma terre vous a, au sens propre, aspiré. Et vous, vous avez inspiré les plus grands artistes occidentaux pour qui votre voyage au Maroc aura été d’un enseignement vital.

Vous avez intégré notre patrimoine. Vous tenez à nous et nous tenons à vous à jamais. Mon pays, inouï de richesses et de magnificence, vous a, non seulement accueilli mais transporté, mis en état de grâce tandis que lui, comblait votre art d’une reconnaissance inaltérable de ce que nous sommes. À ce titre, vous avez la mienne, mon absolue reconnaissance. Vos œuvres sont, pour moi, le croisement de deux génies : le vôtre et celui des miens.

Longtemps, longtemps, après votre passage, encore aujourd’hui, cette alchimie opère en moi. Les mots me manquent pour exprimer ce que je puise chez vous, cette pure émotion de couleurs que sublime la lumière, pour dire les scènes qui en jaillissent comme l’eau claire jaillit d’une roche et nous désaltère sans fin.

J’ai une immense admiration pour Turner mais ses carnets de voyage sont à des années lumières des vôtres. Pourquoi ? Parce que lui n’est un génie qu’à moitié car il n’a jamais rencontré de Marocains, J’ose espérer qu’un jour, il y aura pour moi aussi un Charles de Mornay.

Efforts anéantis, Maroc

Aujourd’hui, que nous reste-t-il de votre voyage ? Et toi, mon peuple orgueilleux, qu’es-tu devenu ? Où est passée ta noblesse ?!

Vous, Maître, nous manquez tant. Qu’avons-nous reçu en retour de ce que nos anciens vous ont offert ?! Devions-nous seulement l’exiger ?
Mais de qui ?

Aux antipodes d’un tel échange d’égal à égal, nous subissons l’ingrate arrogance des propriétaires auto-proclamés de votre héritage qui nous font, à chaque fois, le coup du trop fragile. À chacune de leurs venues au Maroc, c’est le même schéma : les ci-dessus forcent la main des responsables de musée, dictent leur choix.

En visitant l’exposition que le musée Mohammed VI vous consacrait, il y a quelques mois, j’ai eu la sensation de revivre la même insupportable expérience.

Tandis que, dans un entretien emphatique à l’A.F.P., Claire Bessède, demi commissaire de l’exposition et directrice du musée Eugène Delacroix à Paris, expliquait que ce voyage avait nourri toute votre œuvre, qu’il vous avait donné une nouvelle dimension, qu’à votre retour, chaque année, vous produiriez des tableaux évoquant le Maroc, elle ne craignait pas de justifier l’absence à Rabat d’œuvres majeures au prétexte qu’ils sont trop fragiles.

Comme vos merveilleux carnets de voyage, trop fragiles sans doute, eux aussi. Remplacés par une vidéo… C’est dire si peu craints, nous sommes.

Trop fragiles… Nous serviront-ils la même soupe servie aux colonisés jusqu’à la fin des temps ? Je le crains. Parce qu’ils savent que nos représentants n’ont aucune idée de leur métier ni aucune expérience ; qu’il suffit de les caresser dans le sens du poil et d’amadouer leur vanité avec quelques selfies, pour leur imposer ce qu’on veut.

Nous ne devons comparer que ce qui est comparable mais tant pis : en 2018, l’exposition qui vous était consacrée au Met’ de New York, réunissait cent cinquante tableaux. Tous de vous, sans aucun meuble ni gadget pour remplacer les trop fragiles.

Chez les descendants de ceux qui vous ont nourri, comme se plaît à le rappeler la demi commissaire parisienne, seulement cinq ou six tableaux noyés dans quatre-vingt œuvres d’autres peintres dont certains des plus insignifiants. Vos meubles, quant à eux, n’avaient-ils pas plutôt leur place dans le musée d’artisanat à Marrakech plutôt que dans un musée d’art moderne ? De là à penser qu’il s’agissait surtout de masquer le manque de ces fameuses œuvres trop fragiles…

Après un si long confinement, en pleine haute saison, les prêtés ne l’auront été que deux mois alors qu’ailleurs, les expositions d’un maître de votre envergure durent au moins six mois.

A mon peuple qui en est l’origine et la source, les spécialistes n’auront eu aucun égard, aucun geste ou mot de gratitude. Au peuple américain, une grande exposition, au peuple marocain, des meubles, des petits maitres pour combler le vide et des vidéos.
Tant pis si je suis accusé de voir de la discrimination partout.

Revenons au vernissage, j’allais écrire à l’enterrement, de votre exposition au MMVI.
Y brillaient, par leur absence, la ministre française de la culture, Roselyne Bachelot, pourtant annoncée dans les médias, et l’ambassadrice de France au Maroc, demeurée au frais dans sa somptueuse résidence. Représentait donc l’État français, la chef-comptable des instituts français au Maroc…

Maître, vous êtes trop grand pour eux.

Notre identité culturelle nous a échappé et je n’ai plus aucune illusion à ce sujet : le colonialisme n’en finira jamais de nous imposer ses règles sournoises. Il ne cessera jamais de nous enfermer dans des clichés rétrogrades. Tant que nous nous croirons inférieurs, tant que nous nous soumettrons aux premières et correspondrons complaisamment aux seconds, tout ira bien. Mais gare à l’insoumis.

L’exposition qui devait nous honorer autant que vous étiez supposé l’être, m’a montré combien nous sommes désormais absents et exclus de l’essentiel.

À quel point nous n’existons que pour le dernier selfie du maître.

Touhami Ennadre

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