
À peine venais-je d’entamer mon tour de la brocante des Buttes‑Chaumont, qu’un groupe de jeunes juifs vient à ma rencontre. Parmi eux, une jeune fille au sourire radieux éclatant de jeunesse et de simplicité…, qui s’adresse à moi sans détour et insiste pour que je lui achète un portrait de notre Souverain et un drapeau de notre pays.
Surpris par cette rencontre, je savoure l’instant tandis qu’elle persévère dans son audace :
«Tonton, achète-moi un portrait de Malikna et notre drapeau national, c’est pour financer mon pèlerinage au Maroc. Dimah Maghrib !»
Elle s’exprime dans une darija aussi parfaite que si elle n’avait jamais quitté la médina de Fès. Intrigué, c’est à mon tour de l’interroger :
«Comment as-tu fait pour garder l’accent fassi de tes grands-parents?»
Elle, toujours avec le même naturel :
« Eh bien, j’ai vécu dans le Marais où ma grand-mère tenait une pâtisserie de gâteaux marocains. À la maison, nous n’avons jamais cessé de parler notre langue, l’arabe. Pas question de l’échanger contre une autre. C’est comme ça que nous avons été élevés. »
À mes yeux, à mes oreilles, c’était incroyable qu’une si jeune personne manie si naturellement notre langue, encore magnifiée par l’accent fassi…
Je la regarde, émerveillé. Puis, lui demande et redemande :
« Mais comment as-tu su que j’étais Marocain ?»
Elle sourit, malicieuse :
« Écoute Tonton, on a le même Père, on est né dans la même maison, notre si cher Maroc , n’est-ce pas qu’on a un air de famille ?! »
Impossible de trouver les mots pour vous dire à quel point je suis bluffé, emballé. Conquis :
« Combien veux-tu pour le portrait et le drapeau ? »
Elle, catégorique : « Tu paies ce que tu veux. »

C’est alors qu’une voix sombre s’abat sur nous et que s’interpose un visage à moitié humain au regard menaçant de fanatique intolérant. Mâchoires serrées, l’individu désapprouve :
« C’est le portrait de Bibi et le drapeau de ton royaume, que tu dois vendre, pas celui de nos ennemis ! »
Elle, sans la moindre peur, répond haut et fort :
« Ne parle pas mal de Notre Roi ! Mon royaume à moi, c’est celui de mes ancêtres et c’est le Maroc. Notre Roi, c’est Sidna. Bibi, c’est le roi des guerres, des bombardements, alors que notre Roi est bon et humain. Sa bonté nous protège tous, sans distinction! »
Elle s’est enflammée. En quelques mots, elle l’a carbonisé. De cet échange, c’est sûr, il n’est pas ressorti indemne. Qu’importe, ce minable, je n’en dirai pas davantage. Mais d’elle, je dirai presque tout. Je suis fier de ma compatriote.
Sublime Esther.
Marocaine fière, debout, qui dit avec naturel et aplomb ce qu’elle ressent. Moi, je l’applaudis du fond de mon cœur, acteur privilégié d’une scène invraisemblable qui me réchauffe l’âme car elle me vaut d’entendre cette jeune fille juive marocaine s’adresser à moi comme à un membre de sa famille, imaginez mon émotion.
Elle poursuit :
« Chez nous, personne ne peut vivre sans cet attachement viscéral à notre pays. Même lorsque nous étions installés en Israël, le Maroc habitait nos pensées à chaque heure du jour. Ma grand-mère n’a jamais manqué de prier pour Malikna. Nous avons cru trouver un foyer là-bas, mais c’était invivable. Nous y étions considérés comme des moins que rien. Je n’ai jamais eu aussi peur que là-bas. Nous nous y sentions de plus en plus en danger, toujours sur le qui‑vive, j’y ai connu une peur que je ne souhaite à personne. Là‑bas, la guerre ne s’interrompt jamais vraiment, les sirènes d’alerte sont constantes, et jamais on ne goûte à la paix intérieure.
Alors nous sommes revenus vers notre terre, je peux marcher dans les ruelles de la médina, sans jamais être inquiétée, sereine, entourée de visages qui me reconnaissent. Nous faisons partie du tissu de ce pays. Tout le monde connaît ma famille. J’aime Fès de tout mon cœur. Mieux vaut vivre auprès de nos ancêtres que d’errer dans un pays qui ne veut pas de nous. »
Sa lucidité m’impressionne :
« Tonton, tu ne peux pas imaginer la joie que j’éprouve à retourner dans ma communauté au Maroc, je renais. Chaque fois, j’y découvre un trésor enfoui. Mais où que nous allions, le Maroc est toujours en nous, nous n’en sortons jamais! »
Je n’avais jamais rencontré une Marocaine aussi éblouissante et animée d’une telle passion pour son pays. Le mien. Esther, ma sœur cadette, l’enchantement que tu m’as offert ce jour-là m’a donné envie de t’acheter tous tes portraits et tous tes drapeaux.
Tu m’as surtout rendu ce que je croyais avoir égaré ces derniers temps : la fierté de partager mon amour pour notre pays.
Esther, ma sœur cadette, tu as transformé ce jour que je croyais sans rien, en un souvenir inestimable. Merci.
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