
Poursuivi par le drame des damnés palestiniens, perdu dans un immense désarroi, j’ai le cœur gros, je me sens glacé, mal à l’aise, j’agis comme un somnambule, j’en ai assez.
Je ne veux plus rien savoir, je veux rester à l’écart, en retrait, comme les trois singes de la sagesse. J’en ai marre de cette infernale persécution, de ce scénario sans fin qui ne provoque, à chaque rebondissement dévastateur, qu’une indignation de plus en plus courte : on l’a déjà vécu tant de fois.
On sombre, d’atrocités en atrocités semblables mais en pires. Ce calvaire sur une poudrière me brûle le ventre.
Je n’aurais jamais dû ouvrir un compte sur Facebook.
Imprégné du sang des victimes d’où qu’elles soient, submergé par le chagrin et l’émotion, je suis hanté par la pensée d’une môme toute petite, tordue de douleur, allongée près de sa mère sur le lit où celle-ci vient de succomber. Je suis mortifié, traversé par les coups de pieds dans le ventre d’un vieillard qui refuse qu’on arrache les oliviers de ses terres, que lui donnent, au-delà de ses cris et de ses implorations, de jeunes soldats transformés en braconniers intraitables et coursiers du crime par leur gouvernement.
La honte m’engloutit devant cet enfant sorti indemne par miracle de ruines encore fumantes qui tient un nouveau-né dans ses bras, muet après avoir poussé un cri déchirant qu’étouffe sa douleur devant les linceuls blancs du reste de sa famille, pulvérisée, torturée par les flammes du brasier, calcinée par les bombardements durant leur ftour, sans défense. A ses côtés, je sens l’odeur omniprésente de ces chairs, je respire les nuées de poussière que le vent disperse dans l’air. Impossible de m’arracher à ces horribles visions. La vie compte-t-elle encore pour cet enfant ? Que lui reste-t-il à rêver ? J’imagine sans mal la haine et la rancœur qui grandiront en lui comme en tant de nouvelles générations perdues avant la sienne…
Pour chaque exécution vengeresse, un déferlement de bombes pour massacrer tout le monde dont l’incommensurable disproportion n’a d’égal que l’incommensurable écart entre les victimes gazaouis et les victimes israéliennes. Disproportion qu’aggrave encore le cynisme de prétendre lutter contre le terrorisme pour le bien de l’humanité.
Je suis terrassé. Qui ne le serait devant tant d’horreurs ?
Comment ne pas souffrir avec leurs victimes ?
Et comment avoir encore confiance en l’Homme.
Voilà pourquoi je pousse ici cette gueulante inutile, dérisoire, décalée…

Contre la violence aveugle et la brutalité extrême des pogroms qui engendrent les morts atroces des attentats.
Contre ces justiciers suprémacistes, sinistres et cruels, qui ne respectent ni la justice ni la vie des innocents tétanisés, bafoués comme du bétail, qu’ils sacrifient pour ensuite nous les pendre sous le nez.
Contre les monstres d’insensibilité que sont les membres de ce Ku-Klux-Klan version israélienne, pour l’extrême malheur des autres.
Contre les politiciens et les idéologues au cœur d’acier, trompeurs rapaces ou monstrueux déséquilibrés, qui rusent et détournent le Grand Récit à leur profit, en occultent l’essentiel, pour faire avaler leurs mensonges aux masses endormies, embrigadées, qu’ils mènent par le bout du nez, égarent et plongent dans la haine en toute impunité. Et pour cause : sans cette haine, ils perdraient leur pouvoir et n’existeraient plus.
Contre les mythes historiques fabriqués de toutes pièces au profit d’une poignée de ces mêmes ultra-nationalistes.
Contre les développements tragiques de ces drames qui empirent, nous atteignent et nous minent le moral.
Au fait, ce droit au retour, sur quoi se fonde-t-il pour justifier ainsi l’expulsion systématique de frères que seule leur foi distingue de soi ?
En l’absence de toute certitude. Car, enfin, la Palestine serait-elle restée vierge de toute vie durant deux mille ans ? Inoccupée, sans maison, sans personne pour y faire vivre la terre et en vivre ?
Le Palestinien serait-il sans passé, sans héritage, surgi de nulle part hier rien que pour emmerder son voisin israélien ? Pourquoi devrait-on payer si cher d’être né Palestinien ?
Que serait l’Israélien sans le mythe biblique ?
Et quelle malchance pour le Palestinien de n’être pas né du bon côté de ce mythe!
Le Palestinien n’a qu’un seul pays, l’Israélien a tous les pays du monde. Par ailleurs, les Israéliens seraient-ils tous nés en Israël ?
De leur côté, la grande majorité des Palestiniens d’aujourd’hui n’a connu que l’exil, les camps de réfugiés ou la ghettoïsation sur le précieux lopin de terre ancestral, originel, auquel ils se cramponnent, privé de tout ou presque ; lopin chaque jour rogné de fait, contesté au nom de la sécurité israélienne sinon arraché en représailles…
Qu’ont-ils à perdre, une pierre à la main, ces jeunes de Palestine qui ont à peine abordé la vie qu’ils sont déjà humiliés, privés de liberté, muselés, cassés, asphyxiés par la terreur et les confiscations, qui se savent estampillés terroristes, marqué d’un arrêté de mort indélébile ?
Quelle dignité de la vie ont-ils encore éprouvé et qu’ont-ils expérimenté de la démocratie, eux à qui l’on a pourtant appris la philosophie, les langues, les lettres, les sciences ou les arts dans leurs universités ? Leur présent est encore plus tragique que leur passé.
De l’autre côté du mythe supposé leur donner tous les droits et du mur supposé les protéger, d’autres jeunes, ultra-nationalistes violents, ne prendront jamais en compte l’existence de leurs contemporains palestiniens. Au contraire. Remontés contre eux, ils leur feraient creuser la terre pour les jeter dans leurs trous plutôt que la mettre en partage.
Qui osera rappeler la date du début des atrocités qui accablent le peuple de Palestine ? En connaissez-vous un autre sur terre qui ait subi soixante-dix ans de malheur ? Qui d’autre supporterait aussi longtemps, seul, abandonné et mésestimé du reste du monde, les mêmes inhumanités ? La crise politique est israélienne mais ce sont les Palestiniens qui en font les frais. Imaginons, un seul instant, la France toujours occupée par l’Allemagne nazie…
Mais où êtes-vous donc, vous, les Historiens ?! Pourquoi ne rappelez-vous pas, à l’ignorance de nos bonnes consciences, la véritable origine de ce conflit ?

Je me sens une dette immense envers toutes ces victimes qu’elles soient israéliennes – car il y en a aussi – ou palestiniennes alors que je n’ai jamais mis un pied sur leur sol déchiqueté. Je suis exténué par cet enfer sans fin, par cette occupation militaire, par cette accumulation de souffrances qui ébranle notre dignité d’homme. Impossible de faire comme si ce drame absurde n’existait pas. C’est une maladie incurable qui nous ronge tous y compris les Israéliens.
Debout, dressé contre elle, l’exemple du côté juif de notre famille qui manifeste à travers le monde en faveur d’une Palestine viable aux Palestiniens, de ceux qui risquent leur vie, sur place, au nom de la paix qu’ils soient Palestiniens ou Israéliens, du personnel courageux des hôpitaux d’Haïfa ou même du peuple de la place de la République… Avec eux, je retrouve une minuscule promesse d’humanité.
Même si je ne me fais guère d’illusions, l’accord de normalisation avec Israël signé par Sa Majesté Mohammed VI nous a rapprochés, nous, les expatriés marocains, de la terre de nos racines, celle des sang-mêlés, Juifs, Berbères, Arabes que nous sommes, complémentaires et inséparables, riches d’un passé et d’un patrimoine communs,
Hélas, un mauvais génie leur a fait miroiter la paix mais c’était le coup du miroir aux alouettes, alouette, gentille alouette, je te plumerai la tête et la tête, je te plumerai le bec et le bec, je te plumerai les ailes et les ailes… Ce mauvais génie a préféré cracher à la gueule d’un million de Marocains-Israéliens, heureux de retrouver le pays de leur origine en envoyant la police déverser des bombes lacrymogènes sur ceux qui priaient à l’intérieur de la grande mosquée Al-Aqsa en plein Ramadan.
La priorité de certains politiciens serait-elle de plaire aux racistes ultra-nationalistes et de briser l’espoir qui réunifie les peuples au niveau mondial ? Même si ce nouvel accord était le fruit d’un deal, des millions de Juifs-Arabes-Berbères ont voulu y croire.
Quelle gifle!
Si brève soit elle, l’actuelle suspension de l’offensive aura agi comme une bouffée d’air frais. Le temps d’une respiration, elle nous aura donné des ailes et élevé au-dessus des fossoyeurs de la paix. C’est toujours ça qu’ils n’auront pas.
La colonisation militaire illégale ne s’arrêtera pas, l’annexion a déjà eu lieu, Sharon l’avait fait savoir en son temps à Washington. Aucun accord n’est possible, la perspective d’une paix durable s’est effacée. C’est à jamais une utopie sauf si les morts reviennent parce qu’ils savent que la vie est un miracle et, au contraire des affairistes qui se croient le pouvoir d’en décider, eux voudront profiter de la vie, non pourrir et se faire grignoter par les vers.
Quoi de plus raisonnable.
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