DES PIRATES NOIRS : Art et Plagiat

Mains du monde

La suite de L’important, c’est d’avoir votre propre regard sans lequel vous n’aurez pas votre style

On n’est jamais le premier ou le dernier à créer quelque chose. Moi qui ai beaucoup aimé les artistes magdaléniens, je peux le confirmer. Les mains sont un symbole universel et, de tout temps depuis l’aube de l’humanité, les artistes ont fait appel au symbole de la main.

Les vrais artistes sont des passeurs, leur œuvre est là pour être partagée, transmise. Le scandale vient des sans gènes qui reproduisent à l’identique, pour se l’approprier,l’esthétique de celui qui a payé très cher pour en arriver là.

Les grandes marques commerciales sont protégées justement parce qu’il leur semble inacceptable que le travail fourni par les créateurs-maison soit froidement volé et vendu à l’échelle industrielle aux consommateurs.

Citez-moi un seul nom dans l’histoire de la photographie moderne qui ait travaillé sur la main comme emblème, non comme sujet, sans jamais cesser de la faire évoluer, sans jamais la réduire à un objet fixe et illustratif.

Connaissez-vous beaucoup de photographes qui travaillent la lumière sans jamais se faire remplacer par un laborantin comme ce falsificateur ? Je n’ai jamais utilisé la couleur, ce qui prouve que je ne suis pas un copieur. Je m’en tiens à la valeur ; celle de la vraie lumière qui sait faire parler les ombres, donner leur épaisseur aux choses sans les reproduire ni les imiter.

C’est la juste valeur qui fait le style.

Je ne suis pas non plus dans l’étalage et le spectacle de la misère des pauvres gens pour gagner mon argent.

Dans ces mains qui posent, il n’y a aucune vérité, aucune émotion, aucune conception. Normal, elles viennent d’un pousse-bouton.

C’est votre regard sur le réel qui fait votre photographie. Ici, c’est posé et sans vie car sans ce regard-là, il ne peut, donc, y avoir de vérité, ni de vraie lumière, ni de style non plus.

Seule reste l’intention de copier, de voler.

Ce vol, perdu au milieu du raz de marée d’imagerie quotidienne, les followers, plongés dans la confusion, ne peuvent le discerner. Et je sais bien que ceux d’entre eux qui me caricaturent, sont animés par un esprit innocent mais, eux, savent-ils qu’ils sont des agents d’un voleur ?

Un article majeur de la Süddeutsche Zeitung dénonçant un cas de plagiat artistique

Article de la Süddeutsche Zeitung publié en février 2004, signé par l’écrivain Georg Klein.

DES PIRATES NOIRS

Il suffit de se rappeler comment le plagiat est traité dans le monde des affaires pour comprendre la colère que doit ressentir un artiste lorsque ses inventions visuelles sont copiées, banalisées et commercialisées par la publicité. L’artiste photographe Touhami Ennadre par sa contribution a été l’un des rayons de soleil de la dernière Documenta (en 2002) – a découvert dès la fin des années soixante-dix le noir insondable et profond comme élément atmosphérique et en a fait la matière première de ses travaux. Tout ce qu’il montre sort de cette matière, naît pour ainsi dire du noir nourricier, jaillit de l’obscurité abyssale vers l’avant, prend forme dans la lumière. Dans des scènes de naissance réelles, comme celles qu’Ennadre a observées avec sa caméra, ce principe artistique trouve son exaltation physique.

Mais des choses tout à fait quotidiennes sortent également de l’obscurité. Les gros plans et les agrandissements de mains sont devenus une sorte de marque de fabrique de l’artiste Ennadre : telles des montagnes rugueuses, les extrémités émergent de l’obscurité compacte et s’entrecroisent avec d’autres mains pour former des monuments impressionnants de la vie vécue. En 1994 déjà, le Süddeutsche Zeitung présentait les concrétions noires sur noires des mains parlantes dans une édition en feuilleton ; en 1996, Ennadre publiait aux éditions Prestel un livre de photos grand format intitulé « Lumière noire », qui offrait le plus grand contraste possible avec les couleurs hystériques des livres de photos de l’époque.

L’effet suggestif de ces segmentations corporelles pathétiques n’a pas échappé non plus au secteur publicitaire. La Société nationale des chemins de fer français (SNCF) et l’entreprise Nokia se sont intéressées très tôt à l’art noir d’Ennadre, mais ont finalement attribué les commandes dues à des photographes publicitaires. L’exploitation systématique du principe n’a toutefois commencé que lorsque la publicité a commencé à se souvenir à grande échelle des possibilités offertes par les stricts contrastes noir et blanc. Depuis, les pages de publicité des magazines d’actualité s’enorgueillissent de fonds noirs étincelants d’où se détachent les objets du désir – bijoux, montres, parfums, fioles – de manière presque palpable. Si des mains sont encore en jeu pour soulever magiquement un collier dans la lumière, le plagiat est évident.

Pour Ennadre, le photographe, il doit être particulièrement douloureux qu’une entreprise d’appareils photo travaille justement avec les archétypes qu’il a développés longtemps auparavant. Dans la campagne publicitaire de Leica en cours, très exigeante sur le plan artistique, des photographes célèbres lèvent leurs mains du noir du fond vers la lumière ; le Leica M7, qu’ils entourent ainsi cérémonieusement, est relégué comme un secret dans l’arrière-plan sombre ; seul le logo rouge de l’entreprise au bas de la page noire communique le message publicitaire. Quelle que soit l’origine de l’idée de cette série d’images noires, Touhami Ennadre peut difficilement se défendre contre de telles « utilisations » de ses moyens d’action et contre les collègues qui gagnent de l’argent dans son genre ; il est comme beaucoup d’autres artistes visuels : il doit se consoler d’avoir cultivé jusqu’à la perfection un moyen stylistique dont la mise en œuvre mécanique rapporte à d’autres.

Georg Klein

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