
Avant tout, je tiens à ce que les choses soient claires, cette lettre ouverte ne poursuit qu’un objectif : vous informer de ce que j’ai découvert dans l’ombre derrière les murs du musée national d’art moderne et contemporain de Sa Majesté.
Et je l’écris afin que ce lieu, si précieux pour les générations à venir, ne soit plus instrumentalisé par un seul personnage à son seul profit.
Pour mémoire, qu’est-ce qu’un musée ?
Le Conseil international des musées, ICOM, lors de son assemblée générale extraordinaire du 24 août 2022, en donnait la définition suivante, je cite : “un musée est une institution permanente à but non lucratif et au service de la société qui se consacre à la recherche, la collecte, la conservation, l’interprétation et l’exposition du patrimoine matériel et immatériel. Ouvert au public, accessible et inclusif [qui intègre ce public à son action], le musée encourage la diversité et la durabilité. Les musées opèrent et communiquent de manière éthique et professionnelle, avec la participation de diverses communautés. Ils offrent à leurs publics des expériences variées d’éducation, de divertissement, de réflexion et de partage de connaissances. “Autrement dit, pour remplir sa mission de service public, un musée doit rendre l’art accessible au plus grand nombre.
Un musée national qui se prétend d’envergure internationale, ne devrait-il, donc, pas organiser des rencontres également internationales qui mêlent artistes, essayistes, écrivains, poètes mais aussi conservateurs, critiques, collectionneurs, marchands d’art, d’ici et d’ailleurs ? Je parle, ici, de rencontres ouvertes au public quel qu’il soit, en particulier aux jeunes, y compris ceux de la médina et des quatre coins du pays. Un musée national qui se prétend d’envergure internationale, ne devrait-il pas promouvoir les jeunes artistes du pays et les moins jeunes qui n’ont jamais réussi à se faire connaître, justement, parce que les musées marocains leur sont interdits ?
L’ICOM ne rappelle-t-il pas que le musée est un lieu de rapprochement et d’enseignement collectif et partagé ? Pour moi, à ce seul titre, le musée est un laboratoire d’innovation culturelle, aux antipodes du dépôt à œuvres qu’est aujourd’hui le MMVI…
J’ai passé cette dernière année, plongé dans la préparation, bouleversée et bouleversante, de QASIDA NOIRE, entre sidération et colère devant ce que j’observais ou subissais [le choix de travailler sur place, au Maroc, m’aura coûté très cher], à m’interroger sur les raisons de cet état de faits.

1 – Aucun membre de l’équipe du musée MMVI ne s’est senti concerné si peu que ce soit par la finalité de notre collaboration, c’est-à-dire, par la mise en œuvre de l’exposition QASIDA NOIRE, visible jusqu’au 30 janvier 2023.
Et quand j’écris « équipe », je suis sympa : en fait, il n’y a pas d' »équipe » impliquée dans l’activité du musée. Et pour cause : le système en place en a fait de simples bénis-oui-oui, j’y reviendrai.Une fois l’accrochage terminé, plus personne ne travaille pour l’exposition. Visiteurs ou non faute d’information, personne pour s’en inquiéter et y remédier.
Comment oublier, lors de la nuit des musées le 22 juin, tous ces jeunes qui avouaient leur soif et leur passion de culture ? Comment oublier ceux qui avaient trouvé le courage de me demander des leçons de photographie ? Je m’étais senti tellement fier de cette jeunesse! Mais j’étais loin d’imaginer que l’équipe du musée ne ferait rien pour m’aider dans mon projet d’atelier pourtant prévu dès le premier jour.
La raison en est que personne n’y est formé pour ça.
Au MMVI, donc, ni équipe opérationnelle ni direction responsable au vrai sens de ces mots. Qu’il s’agisse des programmes d’exposition, de la communication, de l’action culturelle à l’intérieur et à l’extérieur du musée, de la commission d’achat des nouvelles acquisitions comme dans tous les autres musées du monde, PERSONNE.
Enfin si, Il y a bien quelqu’un pour diriger tout, décider de tout, arbitrer sur tout, choisir jusqu’aux trombones mais tout ça depuis l’extérieur du musée, en supervision. Cet arlequin oppresseur, si sûr de son fait puisqu’aucun comité de surveillance n’est là pour garantir la bonne marche du musée, c’est le président de la Fondation des musées nationaux, Mehdi Qotbi.
Une captation des pouvoirs aux effets dévastateurs.
2 – Durant mon année de préparation, quelles que soient les expositions en cours au MMVI, aucune présentation spécifique ou conférence susceptibles d’éclairer le public, une communication inexistante, un affichage à la traîne. Qu’on en juge : l’exposition DELACROIX était toujours annoncée plusieurs mois après sa fermeture sur des emplacements publicitaires aussi stratégiques que devant la gare de Rabat…
Dans un musée d’aujourd’hui, la librairie est le poumon des expositions. On y trouve souvent plus de lecteurs que de visiteurs dans les salles. Au MMVI, la librairie est fermée depuis longtemps. Associée aux activités du musée, ouverte à tous, une bibliothèque est vitale pour nourrir la réflexion et la passion de l’art. Le sous-sol du bâtiment devrait être dédié aux activités culturelles destinées au public mais, dans ce musée, rien de tel.
Quant au site internet du MMVI, lui aussi est fermé. Ce sont les visiteurs qui me l’ont appris. Il faut aller sur le site de la Fondation et, là, c’est le souk, un pêle-mêle des expositions de tous les musées du Maroc… Impossible de s’y retrouver. Pourquoi le musée d’art moderne et contemporain Mohamed VI, international, répétons-le, n’a-t-il pas un site à lui ? Mystère.
“Pourquoi n’y-a-t-il aucune brochure sur QASIDA NOIRE comme sur les autres expositions ? “ me demande-t-on souvent ? La honte m’empêche d’avouer que le catalogue est prêt depuis des mois mais que le Président de la Fondation des musées nationaux refuse de financer son impression comme il a bloqué la diffusion du dossier de presse conçu et réalisé avec mon équipe à défaut de la sienne.
Toute cette énergie investie une année durant, nuit et jour, l’œuvre d’une vie en une exposition hors normes, pour des salles où se baladent plus d’agents de sécurité que de visiteurs, souvent des touristes et des personnes presque surprises de se retrouver là…
La première fois que Mehdi Qotbi m’a proposé d’exposer, le MMVI était encore en travaux. Dix ans de fausses promesses et de coups tordus plus tard, montrer mon travail dans d’aussi tristes conditions… Dire que j’en souffre au plus profond, c’est peu dire.

3 – Depuis presque vingt ans, je me démène pour transmettre mon métier aux jeunes de mon pays, j’ai une dette envers eux. QASIDA NOIRE était l’occasion idéale pour organiser des ateliers de photographie. Ce que j’ai proposé dès la contractualisation du projet. C’était chose promise. Nous sommes à douze semaines de son ouverture, toujours rien d’agréé.
4 – Nous sommes nombreux à ne jamais entrer dans un musée, ce n’est pas notre culture. Notre art à nous, Marocains, vit à l’air libre : le monde entier ne vient-il pas à Jamaa el Fnaa ?! C’est pour ça que j’avais proposé une exposition complémentaire autour du musée de la Photographie que j’avais intitulée MMVI HORS LES MURS. Ce projet enthousiasmait le « directeur » du musée. Nous nous sommes réunis, son « équipe », lui et moi pour la préparer, nous sommes allés sur place effectuer des repérages mais, dès que le Président l’a appris, il l’a annulée.
Comme sa position de président de la Fondation des musées nationaux facilite sa rencontre avec les décideurs culturels d’autres structures, dès nos premiers échanges, j’avais proposé à Mehdi de faire circuler l’exposition au Maroc en attendant de la faire tourner à l’étranger. Ainsi, pour la première fois, au lieu de toujours les importer, le MMVI aurait exporté une exposition unique en son genre et rentrerait dans certains des frais engagés grâce aux structures qui l’accueilleraient à sa suite. Toujours rien.
5 – Le soir de l’ouverture de QASIDA NOIRE, le Président a décidé de fermer le musée à 18h. Des amis, pourtant des officiels du Palais, se sont vus refuser l’entrée. J’ai dû solliciter l’intervention du directeur pour que mes amis me rejoignent à l’intérieur… C’est comme si, une fois qu’il avait fait le tour de l’exposition, Mehdi Qotbi en avait fini avec elle. Du coup, nous aussi.
6 – Sur les réseaux sociaux, le MMVI suit tous les musées du monde. Citez-moi m’en un qu’une seule personne incarne. La même qui s’exhibe, pose et pérore au premier plan à longueur de publications. Et qu’importe s’il se répète à l’infini tant il n’a rien à dire ou s’il s’agit du travail très particulier d’un artiste qui, lui, ne peut en placer une… Par exemple, quoique je sois l’auteur de QASIDA NOIRE, bien vivant et bien présent, c’est le président de la Fondation des musées nationaux et ses proches collaborateurs qui la présentent aux personnalités venues la voir, surtout à celles qu’ils invitent en douce pour des raisons qu’il vaut mieux ignorer. Ça donne de super selfies.
Pendant ce temps-là, le musée s’en va à vau-l’eau.
Au contraire de Notre Roi qui aime et estime le peuple, tous les peuples, qui prend des bains de foule en toute sympathie même à l’étranger, le Président n’a qu’indifférence pour le public. Indifférence et/ou incompétence, peu m’importe mais qu’il puisse s’agir du musée de Sa Majesté, de son projet culturel phare, du plus important musée du Maroc, suffit à me révolter.
Et ma colère doit résonner fort car ce dysfonctionnement n’atteint pas que moi. C’est le public marocain qui est privé de ce qui lui revient de droit : un musée conçu pour l’honorer, lui rendre sa pleine dignité d’être et sa fierté d’être Marocain.

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