Le Poids des Mères et l’Absence de Reconnaissance

Mes admirables mères – Famille d’acrobates

Chez nous, le sort des mères est ancestral, immuable. Il ne change jamais. Non seulement le poids de leurs enfants repose sur leurs épaules, mais aussi celui, plus lourd encore, de leurs pères. Pas seulement qu’elles savent tout de la vie, tout de la fatigue, mais elles assument leur destin avec une dignité silencieuse malgré leurs difficultés. Elles trouvent encore la force d’esquisser un sourire et de tenir debout là où tant d’hommes se seraient déjà effondrés.

Je suis remué par cette famille d’acrobates. Je pense à leur courage suspendu dans l’air, à eux qui pourtant doivent tendre la main pour survivre. Pas une reconnaissance, pas un soutien. Rien que leur art, nu, offert, qui glisse, invisible, comme s’il s’évaporait dans l’air chaud du soir de la place Jemaa el-Fna.

Cette pensée m’accompagne lorsque j’arrive devant le prétendu Musée du Patrimoine Immatériel. Je voulais entrer, mais j’ai buté sur un agent de sécurité qui m’a interdit l’accès. « Reviens plus tard, le spectacle commence à 20h 30. Une dame venue de France viendra raconter des histoires », me dit-il. J’ai insisté : « J’ai le temps de jeter quand même un coup d’œil. »

Un musée sans vie face à un patrimoine vivant

Dans ce mausolée sans âme, j’ai vu des salles muettes. Un vrai bazar, un vide-grenier. Un superbe Majorelle, sans aucun recul pour l’admirer, parasité par des objets sans intérêts. Ce tableau était accroché pendant des décennies à la Wilaya de Casablanca. Qotbi, qui abuse de sa situation, nous l’a enlevé. Davantage de gardiens que de visiteurs. Aucun touriste. Tout semble tombé en panne. Un lieu abandonné par la vie.

Le choix d’ouvrir un lieu fermé face à la place Jemaa el-Fna : le comble de l’absurdité ! C’est vouloir mettre en cage un oiseau né pour voler, enfermer le vent dans une bouteille. Notre patrimoine oral ne peut vivre que dehors : il respire à l’air libre, il a besoin du ciel, du vent, des passants. L’absurdité de ce musée saute aux yeux, c’est aussi absurde qu’un cercle carré.

Qotbi, Président-Roi de la Fondation des Musées, n’a pas compris que notre art oral se transmet et s’exprime à l’extérieur, à l’air libre. Peut-être même que cette conteuse venue de France aurait aimé se retrouver parmi la foule universelle, plutôt qu’enfermée entre quatre murs. Notre art oral ne s’apprend pas et ne s’écoute pas sur des chaises alignées ; il se respire debout, dans la houle des corps, dans la poussière, dans le tumulte.

Aspiré comme par une force magnétique, je me dirige en face, vers la place Jemaa el-Fna, bondée de monde. Une marée humaine, complètement à l’opposé du prétendu musée. Là, tout vibre. Là, c’est un pèlerinage vivant, spontané, au sommet de son effervescence.

Des musiciens gnaouas qui se transcendent. Un rabbin et ses amis s’amusent, surchauffés. Ils dansent et se tortillent comme des gamins pleins d’éclats de rire. Un public chaleureux, délivré pour un instant de ses pensées amères, de l’actualité qui nous écrase.

Un peu plus loin, une foule compacte cerne et écoute un conteur qui évoque la vie vécue, la vraie, celle qui nous heurte et qui nous laisse des séquelles. Juste à côté, d’autres musiciens jouent dans un vacarme joyeux, une sorte de comédie musicale improvisée avec le public. Le spectacle met en scène une femme déguisée en homme face à un travesti trop maquillé, étincelant. Tour à tour, elle lui donne la réplique, danse et chante, joue et rit. Ces deux êtres magnifiques perpétuent la halka avec le panache des temps anciens.

Tout est vivant, vibrant et puissant. De l’émotion pure ! On se sent fier au plus profond de soi : nos artistes sont capables de rassembler ce que le monde sépare. Ils permettent à chacun de se connecter à autrui, qu’importe qu’il soit d’ici ou d’ailleurs. Toute l’Afrique est là, même celle made in USA qui s’exclame « Oh my God! » comme si elle découvrait enfin le feu !

Je poursuis ma route. Je croise des charmeurs de serpent, des hennaïas, des cartomanciennes, des coiffeuses africaines aux doigts agiles. L’une d’elles, son gamin accroché à son dos, supplie un serveur : « Une harira, je t’en prie, je n’ai rien gagné aujourd’hui, donne-moi une harira. » Sans dire un mot, sans hésiter, le cuisinier lui tend une chaise : « Assieds-toi. Je t’apporte ça. » 

Un geste simple mais qui sauve la soirée de la jeune mère.

Place Jamaa el-Fna

Subventions au vide, abandon des vivants

Ici, il n’y a ni horaire, ni portiques, ni agent de sécurité, ni contrainte. Personne ne fouille personne, personne ne surveille personne, personne n’est corseté et coincé sur une chaise. Chacun suit son instinct, choisit ce qui l’appelle, ce qu’il veut voir et entendre, son plaisir, sa joie, son instant. Rien ne lui est imposé. Ici, c’est l’intensité de la vie qui sonne enfin !

Pourtant, à l’égard de tous ces artistes inouïs qui s’offrent gratuitement, on bat le record d’indifférence. Pas de salaire. Pas de statut. Pas même un coin d’ombre pour se reposer. Tout se passe comme s’ils étaient indésirables. Pour eux, rien n’est jamais entrepris. Rien ni personne pour réparer cette injustice. Ils dépendent de l’obole des touristes alors qu’ils sont l’âme même de notre pays, alors qu’ils créent la scène marocaine la plus célèbre au monde et attirent chez nous des millions de visiteurs.

Ironie d’un sort amer et cruel : le goudron de la place Jemaa el-Fna a fait peau neuve. Le sol est tout neuf. Mais pour ceux qui, en chair et en os, en sont les battements de cœur, pour ceux qui la font vibrer et lui donnent sa valeur universelle, c’est un changement sans le moindre changement ! Eux, on les laisse s’user, se casser, vieillir sans soutien, sans horizon.

Je le dis sans détour : que le budget de ce musée inutile leur soit attribué. Qu’ils aient droit à un lieu pour se préparer, pour souffler, pour exister autrement qu’en funambules du quotidien.

Me revient à l’esprit, une fois de plus, la mascarade des pistonnés envoyés à la Biennale de Venise. Une scène pseudo-culturelle qui singe l’Europe, applaudie lourdement par des médias complaisants, aveuglés par leur cirage de pompes. Sans vergogne. Chez nous, les critiques sont réduits à des agents publicitaires, à des encensoirs ; ils ont peur de se faire arracher la dent malade par Qotbi qui n’hésite pas à passer dans les rédactions pour les sermonner et les menacer.

Subventions généreuses au vide, consacrées à ces profiteurs qui nous représentent, à ces imposteurs qui jouent aux artistes et ruinent les fondements de notre culture à force d’imitation servile. À ces fantômes, il leur suffit d’un rideau de fumée pour obtenir ces aides généreuses, imposer un art sans art et sans aucune entrave, tandis que les véritables artistes, ceux qui donnent sa grandeur à notre pays et y attirent des millions de visiteurs, en sont privés. Abandonnés, sans statut, sans avenir, ils traînent leur misère comme on traîne un boulet.

Pourquoi déverser des subventions dans des projets vides, dans un art sans âme, sans public véritable, qui n’intéresse personne sinon quelques happy few, pendant que l’argent public délaisse ceux qui attirent des millions de visiteurs ? L’art dit contemporain, quelle aubaine financière pour ces « filles, ces fils héritiers » ! Quel scandale, aussi. À en perdre le goût de vivre.

Plus loin, je croise un vieillard seul, amaigri, penché sur son violon auquel il ne reste que deux ou trois cordes. Sa vie tient à ces cordes. Il semble déjà attiré par sa dernière adresse, sa propre tombe qui l’attend, où l’on répandra la terre sur son linceul blanc, mais il ne renonce pas. Il joue dans la nuit noire et froide. La fatigue a sculpté son visage. On sent que la mort le frôle, mais il joue, encore et encore, contre le sort, contre l’insensibilité des cruels de son pays.

Pour beaucoup ici, la boucle est bouclée : la pauvreté a effacé tout espoir. À travailler ici, à force de ne vivre que par métaphore, à force de donner du rêve aux autres, ils se sont épuisés sans aucun bénéfice matériel. Leur talent ne pèse rien dans la balance de Qotbi, Président-Roi des Musées Nationaux : on leur a retiré de la bouche le pain de leur œuvre sur cette même place où tant d’autres se sont gavés grâce à eux.

Ils sont trop nombreux à être comme ce vieil homme accroché à son violon : usés, défaits par le temps. Rien n’adoucit leur dénuement ; les profits vont ailleurs. On change le goudron, mais rien ne change pour ces oubliés. Ils restent invisibles, dépouillés de leur propre création, sans aucune compensation.

Le compte n’y est pas. Il ne l’a jamais été.

***

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