Visite du Prince Héritier Mohammed VI à la Cité internationale des arts à Paris – souvenir du temps passé

 

Mains du Monde

Pourquoi les images tournées lors de la visite du Président français au Maroc m’ont-elles bouleversé à ce point et attristé ?!
En particulier, celles des visages de mes compatriotes avec des larmes dans la voix qui avaient jalonné le parcours de Notre Roi…

Alors que je m’interroge sur les raisons de mon émotion, la nature sacrée de ce qui nous unit au Souverain me revient en mémoire.
Et, avec elle, une profonde nostalgie, assortie de souvenirs lointains.
J’ai passé la nuit à me tourner et retourner, à regretter inutilement le temps perdu.

Ce texte venait de s’imposer.

Regarder en arrière me frappe d’une évidence : j’avais eu beaucoup de chance au cours de ma vie.

Déjà, lorsque j’habitais la cité internationale des arts à Paris.

À l’époque, le ministre des Affaires culturelles du Maroc s’appelle Mohammed Allal Sinaceur, un homme cultivé et honorable, incapable de magouiller en sous-main avec un artiste sans scrupule. Juré, je ne pense à personne…

Ainsi, lorsque je lui expose mon projet d’acquérir des ateliers pour les artistes de notre pays, il approuve d’emblée et me promet de revenir vers moi après quelques jours. Ce qu’il fait. Dans la foulée, nous nous rendons ensemble chez Simone Brunau, co-fondatrice – avec son mari Félix – de la Cité, une grand-mère pour moi, que le projet enchante. Pour marquer la signature du contrat et la venue de Mohammed VI, notre Prince Héritier, qui a permis, sans tergiverser, l’achat de quatre ateliers, geste qui témoigne autant de sa générosité que de son goût pour l’art, il a été décidé d’exposer dans les lieux quatre artistes marocains.

Le jour de l’inauguration, la galerie déborde d’invités bruyants. Soudain, le silence rompt la cacophonie, une mouche n’aurait pas osé y voler : Mohammed VI vient d’entrer. La noblesse, la simplicité de sa démarche, en imposent à tous. Après l’avoir accueilli avec chaleur et invité à signer le Livre d’or, Simone Brunau m’introduit auprès de Lui. Incapable de surmonter mon émotion, fier d’être aussi proche du Prince Héritier mais aussi conquis par sa pudeur et son attitude humble qui me touchent au cœur.

Mon travail a retenu Son attention. Il exprime le souhait que je Lui en parle. Je suis si troublé qu’aucun mot ne sort de ma bouche.
Je n’oublierai jamais Sa question :
“ Comment obtenez-vous cette qualité de grain noir ? “

En dehors du Président Chirac, aucun homme de pouvoir ne s’était encore intéressé à cette particularité de mon travail.

Notre Futur Souverain suscite, d’ailleurs, l’égale admiration de Simone Brunau qui m’en dira peu après : “Votre Prince est brillant de gentillesse. Je l’ai trouvé fort attachant. J’ai eu plaisir à le rencontrer !“

Alors que Sa délégation quitte la galerie, j’entends :“ Majesté ! Majesté !“ Un homme hurle, gesticule, bouscule les autres invités au-dessus desquels il tente de se hisser. Et plus les gardes du corps le repoussent, plus il tente de s’esquiver pour se glisser au plus près du Prince Héritier jusqu’à ce que deux colosses, des flics en civil, ne l’attrapent, le maitrisent et l’isolent. Coincé entre les deux tandis qu’ils l’expulsent, tel un mégot entre deux gros doigts, je reconnais Mehdi Qotbi. Lequel proteste d’une voix stridente qu’il a des relations assez haut placées pour entrer partout.

Je suis consterné par son comportement et ces vociférations qui nous couvrent de honte. Son art de racoleur atteint des sommets, hors de tout contrôle pour arriver à ses fins, toujours à l’affût d’une célébrité pour quelque faveur, un troc ou un selfie sur les réseaux sociaux !

Comment imaginer que ce pitoyable personnage, sans expérience ni formation préalable à un tel poste, serait un jour le caïd non d’un seul musée mais de tous les musées du Maroc !

La vie se montre parfois bien déroutante.

De longues années se sont écoulées depuis la visite de Sa Majesté à la Cité Internationale des Arts. Cette rencontre me L’avait rendu cher et m’avait enflé d’espérance… Son souvenir reste empreint d’émotion et de regrets car ma timidité m’a alors empêché de Lui proposer d’en faire un beau portrait. Ce qui ne cesse de me désoler.

Under New York

J’ai beaucoup aimé vivre à New York où je ne me suis jamais senti discriminé : il suffit de parler anglais pour “être“ New-yorkais. Hélas, après le drame du 11 septembre 2001, me revoilà suspect, soumis au délit de sale gueule… comme auparavant à Paris. Du temps est passé, le besoin de rembourser une dette et d’être utile aux jeunes de mon pays est le plus fort : je décide de rentrer chez moi.

Durant l’émission “Arts et Lettres“ d’Omar Salim du 24 avril 2006, un reportage sur ma ruelle de naissance à Casablanca, fait naître en moi l’idée d’y créer une “Maison de la Photographie“. L’ancienne médina avait été mon école, j’y ai puisé une esthétique que les plus grandes agences de publicité copieront sans vergogne : fond noir, mains en très gros plans… Et c’est la médina qui m’a donné ça. C’est dans les jeux de gamins démerdards que nous y inventions, mes copains et moi, dans nos courses pour échapper aux Chabakounis, les flics de la médina, que j’avais appris à voir ce qui ne se voit pas.

À ce moment-là, je suis souvent sollicité par de jeunes artistes désireux d’apprendre de moi, mon style : pourquoi ne pas les faire venir dans mon quartier d’enfance pour offrir la chance aux jeunes qui y vivent sans espoir, d’en rencontrer d’autres ? Je destinais cinquante ans d’archives à ma ville, cela formerait un tout. “La Maison de la Photographie – Médina de Casablanca“ devait être une école unique en son genre, pas une école à la façon occidentale puisque, pour moi, la photographie ne s’apprend pas dans une école mais dans la rue.

En 2013, je me rends à Osaka pour rencontrer l’architecte Tadao Ando avec une lettre du Wali de l’époque, Khalid Safir. Cette lettre qui lui demande de concevoir “la Maison de la photographie“, lui est adressée sur les instantes recommandations de Zoulikha Nasri, une dame merveilleuse qui fera beaucoup pour moi et mon projet.

Sous un ciel de printemps frais, le 5 avril 2014 à Casablanca, on inaugure la rénovation de l’ancienne médina. Dans ses ruelles, l’agitation est à son comble. Le quartier entier chante d’une seule voix : “Vive notre Roi ! Vive Notre Roi ! “ Évènement exceptionnel, en effet, Sa Majesté se rend à la petite église espagnole San Buenaventura, située en son cœur, où mes œuvres sont accrochées le long d’un couloir étroit. Lorsque Mohammed VI s’avance vers elles et moi, la parole et mes jambes me font – de nouveau – défaut.

Alors qu’Il regarde mes photos avec attention, Notre Souverain se remémore mon travail et me demande, cette fois, quel Hasselblad, j’utilise ; comment j’éclaire mes sujets… Or, les pièces exposées – Pompéi, Naissance – sont difficiles à supporter. Qu’importe au Roi, il s’intéresse à ma vision photographique. Aucun doute à mes yeux, Il est doué pour la création à Sa manière et Sa profondeur de vue qui m’émeut tant, est celle d’un artiste, d’un éclaireur. Je comprends alors pourquoi nous voyons tous, en Lui, notre soutien et notre initiateur. Pourquoi l’unité de notre pays prime pour Lui sur tout, même sur Sa Propre Santé.

Comme notre peuple à l’extérieur de l’église, je Lui témoigne mon respect et ma gratitude.

Ce jour-là, j’aurai aussi l’honneur de présenter à Sa Majesté la maquette de “ la Maison de la Photographie “. Il est enthousiaste. Je crois rêver. Rien ne me paraît impossible désormais.

Je Lui adresse mes vœux de santé et de longue vie.

J’irai aussi au Palais, à Rabat, avec la maquette que nous avons réalisée, Tadao Ando et moi, la montrer à Zoulikha Nasri. Le projet progresse. Je suis heureux.

Hélas, Zoulikha Nasri meurt subitement le 10 décembre 2015. Le gouverneur de l’Agence urbaine de Casablanca, Mohamed Aouzai, me confiera plus tard qu’elle l’avait appelé la veille pour le rencontrer. Elle voulait lui parler du projet “Maison de la Photographie“…

Zoulikha Nasri m’avait toujours reconnu comme l’auteur et le porteur du projet. Elle m’encourageait, me soutenait et je ne mesurerai qu’à la lumière des bouleversements à venir, en son absence, combien elle me protégeait.

J’avais repéré le terrain où construire “ la Maison de la photographie “, trouvé l’architecte japonais, nous avions conçu le bâtiment et sa programmation ensemble.

Au printemps 2017, lorsque je revois Tadao Ando dans ses bureaux d’Osaka, je suis accompagné d’Houda Aourarhi et de Saad Rhzioual Berrada, les architectes exécutants désignés. J’affinerai ensuite le programme architectural avec eux et les guiderai.

Peu de temps après, je découvre que Mohamed Aouzai a précipité la signature, dans mon dos, d’un contrat entre l’Agence urbaine de Casablanca et l’architecte Tadao Ando qui, non seulement tronque et dénature le projet originel, mais m’en exclut.

J’avais été naïf. Je n’avais pris aucune précaution face à des fonctionnaires ou des professionnels que je croyais honnêtes et de bon conseil. J’avais dépensé quinze années à me démener pour faire avancer “ la Maison de la Photographie “, à lui consacrer tout mon temps et mes moyens au détriment de ma famille et de mon travail… Tout ça pour ça : rien ?

Mon chagrin, mon désespoir et la honte d’avoir été piégé au milieu d’intrigues et grugé sans discerner quoi que ce soit, je n’avais pas de mot pour les traduire. Alors je suis resté muet. Mais mon silence n’a rien apaisé : la plaie reste en feu.

Under New York

Fin février 2024 dans ma médina, je commande chez M’jid une harira lorsque l’incroyable se produit : Qotbi Hdidanne, flanqué du servile Abdelaziz El Idrissi, vient de surgir à quelques pas de nous. Impossible d’échapper à son regard, tour à tour hébété, contrarié, enfin, haineux, tandis qu’il lance à son vassal :

– Regarde, Touhami est là !

Comme Qotbi ne met jamais les pieds dans la vieille médina, je l’entends également demander son chemin pour rejoindre la ruelle où se trouve “ la Maison de la Photographie “.  Une “ Maison de la Photographie “ vide depuis sa livraison il y a des mois. Un lieu inerte offert aux pires des prétentions de cet insatiable corrupteur.

Mauvais présage pour les jeunes et les habitants de la médina.

L’envisager me glace. Quiconque connaît Qotbi Hdidanne comprendra sans peine ce que je veux dire.

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