
Il y a plus d’une trentaine d’années, alors que je photographiais les squelettes des scavis d’Ercolano près de Naples, ville que j’aime comme un fou, me tombait entre les mains le livre de Primo Levi : Si c’est un homme.
Dès les premières lignes, mon coeur s’était serré, soudain submergé de tristesse et d’angoisse. Le seul fait d’y repenser aujourd’hui ravive mon émotion comme si je l’avais éprouvée hier.
Ma conscience m’ordonnait de quitter Naples pour m’en aller au plus près de l’enfer sur terre qu’avaient vécu les Juifs, les homosexuels, les tziganes, les opposants politiques au régime nazi à Auschwitz-Birkenau.
Je n’avais plus qu’un seul projet : apporter mon témoignage.

Par où devrai-je commencer tant décrire mon arrivée à Auschwitz-Birkenau me pétrifie.
Tandis que je longe les Lagerstrasse et dépasse un à un les funestes blocks, l’épouvante m’entraine dans une obscurité trouble ; je sens le sol se dérober sous mes pieds comme si je glissais dans un ravin, mes jambes, échapper à mon contrôle, fléchir comme si je trainais un lourd boulet et j’ai peur d’être aspiré par le trou à charbon noir…
Devant les crématoriums, j’observe une poignée de visiteurs qui chuchotent par respect pour les malchanceux qui y furent jetés après avoir été gazés.
Les murs de la mort des Sonderlagers laissent apparaître des silhouettes énigmatiques et inoubliables. Elles ont été gravées par les victimes. Devant les portes des fours qui dégagent toujours celle des cadavres, l’odeur de la cendre persiste, elle aussi. Leurs murs noirs n’ont rien oublié.

Je fais bientôt face à une montagne de bagages laissés en souffrance. Sur l’avant des valises, les initiales de ces hommes, femmes, enfants, vieillards, raflés, exterminés, figurent en caractères épais tels des hématomes, les seules traces de ces gazés qui, bien qu’assassinés, sont des stigmates omniprésents. Y compris derrière les numéros incrustés dans la chair des survivants et, pour toujours, dans ma propre mémoire.
L’air me cerne des complaintes emmêlées des victimes et la cacophonie de leurs sanglots n’aura de cesse d’habiter ma tête jusqu’à ce jour. Je tremble devant l’image – tournée après coup : la sidération des troupes retombée – de ces êtres rachitiques ni morts ni vivants qui n’avaient plus que la peau sur les os, dont les regards, au-delà de la souffrance et de l’espoir, n’osent demander grâce aux soldats russes venus les libérer. Comment ne pas retrouver la même tragédie indicible à Gaza, dans les yeux de cette mère qui ramasse les miettes éparpillées de son enfant carbonisé, pour les mettre dans un sac poubelle, qu’une bombe israélienne vient de déchiqueter ?

Ne préjugez pas de ma pensée en cet instant, écoutez plutôt Primo Levi : « C’est l’amnésie du passé et l’effacement de ces victimes qui permet à l’histoire de se répéter ». À l’époque, bien des États savaient. Ils se sont tus. Aujourd’hui, lequel d’entre eux a osé s’interposer entre les bombes d’une tonne made in USA et cet enfant en morceaux ?!
Au coeur d’une nuit funeste, l’hôpital Al-Aqsa a été foudroyé. Scènes d’embrasement et d’horreur. Dans son sommeil, le feu dévore Shaban al-Dalou, un jeune homme sous perfusion. Éclairé et encerclé entièrement par les flammes rouges collées à sa chair comme à la cire d’une chandelle, il fond dans l’air empoisonné et noirci. Immolé. Il ne sera même pas pétrifié comme les morts de Pompéi. Quel lieu de mémoire l’avenir offrira-t-il à Shaban, à l’enfant en morceaux de cette mère et de tous les autres écrasés, débités, calcinés comme de la viande sous leurs tentes de réfugiés ?
Que sont devenus les règles de la guerre et de l’honneur militaire ?
Dans l’abime de l’Holocauste et de ses ressorts, comment ne pas retrouver les racines du massacre des Palestiniens, dissimulées derrière la revanche à la barbarie du 7 octobre et l’éradication du Hamas garant de la sécurité d’Israël ? Aujourd’hui, des génocidaires Israéliens, avides de carnage, brulent de noyer Gaza dans le sang des Palestiniens : s’il y a un endroit où l’enfer existe sur terre aujourd’hui, c’est bien là.
Comme une évidence insupportable, m’apparaît soudain la fraternité entre le Palestinien de Gaza et le Juif de l’Holocauste, victimes déracinées par le même déni d’existence de l’autre.
Celui, aveugle et sourd à la raison, que revendiquait Ben-Gourion fondateur de l’Etat d’Israël et Golda Meir, femme politique parmi les pionniers de l’État d’Israël :
« Si j’étais un leader Arabe, je ne signerais jamais un accord avec Israël. C’est normal ; nous avons pris leur pays. Il est vrai que Dieu nous l’a promise, mais comment cela pourrait-il les concerner ? Notre Dieu n’est pas le Leur. »
« Nous devons tout faire pour nous assurer que les Palestiniens ne reviendront jamais. » « Les vieux mourront et les jeunes oublieront. »
Sur quoi renchérissait Golda Meir : « Nous, les Juifs, avons une arme secrète dans nos guerres contre les Arabes : nous n’avons nulle part ailleurs où aller. »
Que penseraient-ils de la famine utilisée aujourd’hui comme arme de guerre ?!
À Gaza, plus aucun murmure de vie dans les ruines de la conscience internationale. Et du Droit. Notre société des images et du direct ne nous permet plus d’évoquer l’ignorance : chacun de nous a été le spectateur privilégié de l’horreur à l’oeuvre depuis le confort de son existence.
Impuissant ?
Vous en laisse juge.

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