LETTRE OUVERTE à la journaliste Mme Zineb Ibnouzahir, suite à son enquête sur le projet avorté de la Maison de la Photographie – Médina de Casablanca ou la chronique d’un abandon par ceux qui prétendent la servir

Mes admirables mères, Maroc

Madame,

Soyez remerciée d’avoir offert à vos lectrices et lecteurs l’occasion de découvrir le sort cruel et profondément injuste réservé à un projet né dans la médina, pensé pour la médina, conçu par un enfant de ses ruelles devenu artiste.

Depuis mes premiers pas dans ce labyrinthe d’odeurs, de cris, de lumières et de pauvreté assumée mais digne, je n’ai jamais cessé de croire que la culture pouvait être un territoire de réparation : un espace capable d’offrir une chance à celles et ceux qui n’en ont jamais eue.

Mon projet n’était pas un rêve personnel.
C’était une promesse.
Une promesse faite aux gens de mon quartier, à mon peuple, à la mémoire de la médina, à ma mère.

Mes admirables mères, Maroc

Un lieu d’apprentissage né de la rue

La Maison de la Photographie – Médina de Casablanca devait être un lieu unique.
Une école, oui, mais pas à la manière occidentale : la photographie ne s’apprend pas dans des salles fermées. Elle naît dans la rue, dans les quartiers populaires, dans la profondeur des regards, dans la force du réel.

Je voulais transmettre mes archives — plus de cinquante années de travail — ainsi que mon expérience, mes outils, ma lecture du monde. Offrir aux jeunes de la médina la possibilité de devenir auteurs de leur propre histoire. Faire naître des créateurs capables de résister au mépris, au silence, à la misère.

Tout leur donner :
le savoir-faire, la patience, l’exigence et la liberté.

Quinze années d’humiliation silencieuse

Il m’est encore difficile de condenser quinze années d’une aventure aussi douloureuse, aussi humiliante. Dieu sait combien ces années m’ont marqué. Car comment sortir indemne d’une telle épreuve : croire, investir, engloutir mes économies, mon temps, ma santé — au détriment de ma famille et même de mon propre travail artistique — pour un projet qui ne m’appartenait déjà plus tant il était destiné aux autres.
Et puis un jour, tout s’écroule.
Pas d’un seul coup, non.

Des suites d’une série d’abandons silencieux… plus cruels encore.

Une responsabilité envers celles et ceux que la ville oublie

Depuis toujours, je porte une responsabilité morale envers les miens, envers ceux de la médina. Pas un engagement de façade : une fidélité viscérale, héritée de mon enfance. Je connais leurs manques — l’absence d’infrastructures, l’ennui, le sentiment d’être oubliés au seuil d’une ville qui se modernise sans eux. Je connais leur dignité, leur générosité, leur intelligence.

C’est pour eux que j’ai tenu.
Pour eux que j’ai refusé longtemps de renoncer.

Que je me suis obstiné : Quel gâchis pour leur mémoire, pour leur créativité, pour leurs enfants, que de voir une telle opportunité disparaître dans un néant administratif.

Je pense aussi à la jeunesse de mon pays. Une Maison de la Photographie dans la médina devait être plus qu’un lieu d’apprentissage : un portail, une ouverture. Une manière de dire que le beau peut naître partout, même là où on ne l’attend plus. Que l’art peut changer une vie. Que la création peut réparer ce que l’injustice brise.

Mes admirables mères, Maroc

Après la lumière, l’obscurité

Je n’oublierai jamais la lumière de Zoulikha Nasri, cette si grande dame qui, dès notre rencontre, avait mesuré ce que ce projet portait en lui de nécessaire et de juste.

Son soutien, sa loyauté, si rares, jamais je ne les retrouverai. Je ne découvrirai que plus tard combien elle m’avait protégé des rivalités stériles, des jeux d’intérêt, des sourires hypocrites… 

Sa disparition allait marquer le début de la fin.
À peine avait-elle disparu que le sol se dérobait devant mes pas, que j’ai perdu pied, que les portes se sont refermées. 

Le silence comme réponse

L’été dernier  encore, j’écrivais au Wali Mohamed Mhidia, à Madame la Maire Nabila Rmili, à Mehdi Qotbi, à qui j’avais confié mon projet dès 2006.

Pas une réponse, rien, pas même la politesse d’un refus.
On ne répond pas au silence — mais le silence finit par accuser.

Il accuse ceux qui se taisent.
Il accuse ceux qui détournent leurs yeux.
Il accuse ceux qui laissent mourir un projet destiné à éclairer un quartier entier.

Une idée juste ne meurt pas

Pourtant, je reste debout.
Je refuse que cette histoire ne soit enterrée.
Je refuse qu’elle rejoigne la longue liste des projets perdus dans l’indifférence.

Car une idée juste ne meurt pas.
Une idée née du peuple retourne toujours au peuple.
Une idée portée par la médina retrouvera, tôt ou tard, son chemin.

Devant la porte close du bâtiment toujours vide que j’ai imaginé et que l’architecte Tadao Ando et moi avons conçu au plus près de ses objectifs, dont nous avons élaboré ensemble le programme jusqu’au moindre détail. Ce qui est fait est fait. Je m’adresse à la conscience de celles et ceux qui ont barré la route à ce projet, l’ont étouffé dans l’œuf parce qu’ils avaient le pouvoir de nous condamner à l’ignorance. 

Interrogez-vous.

*

Pour mémoire : les témoins du projet Maison de la Photographie – Médina de Casablanca, porté par Touhami Ennadre, sont :

  • Feue Madame Zoulikha Nasri
  • Mohammed Sajid, Maire de Casablanca à l’époque
  • Le Wali Khalid Safir
  • Mohamed Amine Sbihi, Ministre de la culture à l’epoque
  • André Azoulay
  • Mohamed Aouzai
  • Taoufiq Benali
  • Tadao Ando
  • Les architectes Houda Aourarhi et Saad Rhzioual Berrada
  • Mohammed Bouzoubaâ, TGCC
  • Feu Omar Salim, concepteur de l’émission Arts et Lettres
  • Et les membres de la commission de l’ancienne médina de Casablanca :
    Rachid Andaloussi, Noureddine Ayouch, Madame Bekri, Mohamed Tangi

***

Voici le lien de l’enquête publiée par madame Zineb Ibnouzahir (Le360). Lisez-le.
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=>> ACTE DE NAISSANCE : MAISON DE LA PHOTOGRAPHIE – MÉDINA DE CASABLANCA

 

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