
Madame,
N’en doutez pas, immense était ma gratitude à lire votre article (Le360) consacré à la nécessité d’ouvrir enfin la Maison de la Photographie dans la médina de Casablanca, projet abandonné depuis cinq ans malgré l’achèvement du bâtiment conçu par Tadao Ando ; malgré les 27 millions de dirhams investis ; malgré la promesse faite aux jeunes de mon quartier sans avenir, toujours précaires, toujours négligés. Oubliés.
Vous avez documenté cette injustice. Vous avez écrit que la médina et sa jeunesse méritaient ce lieu. Vous avez même tenté de joindre les responsables, le Wali Mohamed Mhidia, la Maire Nabila Rmili, le Directeur de l’agence urbaine Monsieur Benali mais en vain.
J’ai salué votre initiative. J’ai cru, l’espace d’un instant, qu’une voix journalistique allait enfin questionner ce silence institutionnel, cette confiscation culturelle qui condamne les exclus de la médina.
Puis j’ai lu votre reportage du 8 décembre 2025 sur le projet d’Amina Agueznay et Meryem Berrada pour le Pavillon marocain à la Biennale de Venise.
L’article qui révèle tout, même les faits que vous avez choisi d’enjamber
Long, enthousiaste, flatteur même, votre accord avec ces organisateurs claniques y est clair.
Sans l’avoir vu en vrai, vous vous extasiez devant « un projet monumental qui remplit l’espace avec panache » ! Vous y saluez « le rayonnement d’un Maroc de la culture porté par des femmes », vous ronronnez que le projet « a fait l’unanimité », que le duo « a remporté l’adhésion des jurés », que tout cela « s’inscrit à merveille dans la thématique » de la Biennale. Autrement dit, la stricte reprise du discours des organisateurs. Sans poser la moindre question critique :
Aucune interrogation sur cette « unanimité », sur le processus de sélection et aucune réserve sur la composition du jury ; pas un mot sur l’appel à candidatures lancé en français dans un pays dont les langues officielles sont l’arabe et l’amazigh, flagrante illégalité qui semble n’avoir ému ni le ministère concerné… Ni vous.
Comme si nous n’appartenions qu’à la langue française.
Auriez-vous oublié votre métier de journaliste devant ce montage caricatural ? Quelques questions préalables ne s’imposaient-elles pas ?
Par exemple…
1. Un appel à candidatures rédigé pour exclure
Dans un pays dont les deux langues officielles sont l’arabe et l’amazigh, la décision de ne rédiger cet appel à candidatures qu’en français n’est pas une simple négligence administrative. C’est un dispositif qui, d’emblée, écarte la majorité des artistes arabophones et amazighophones — les véritables porteurs de notre culture!
Nous sommes dans un cas ubuesque : on invoque des valeurs marocaines, mais l’appel est rédigé uniquement en français. Cela ne semble pas vous avoir interpellée.
Qui peut encore prétendre que les dés n’étaient pas pipés ?
2. Un jury sans représentant du ministère
L’appel a été lancé sous l’égide du ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication. Pourtant, aucun représentant du ministère ne figure dans le jury choisi unilatéralement et présidé par Mehdi Qotbi, président de la Fondation Nationale des Musées.
3. Un processus opaque et précipité
L’appel a été lancé à la sauvette avec un délai ultra court, trusté et verrouillé par ses initiateurs de peur qu’il ne leur échappe. Les observateurs de la scène culturelle marocaine connaissent bien ces procédés prétendus transparents mais aux règles établies pour garantir le résultat décidé par Qotbi et son clan.
De cette commedia dell’arte, il ne reste qu’un pseudo-choix : leur choix. Cette sélection contestable est le visage de notre défaite collective.
Ce que révèlent ces deux affaires
L’histoire de la Maison de la Photographie et celle du Pavillon marocain de Venise renvoient toutes deux au même problème structurel.
Et tant pis si je me répète.
D’un côté : le projet d’un artiste issu de la médina, destiné à former les jeunes exclus, conçu avec l’un des plus grands architectes au monde, soutenu par Notre Roi et des fonds publics considérables, abandonné dans le silence et l’indifférence.
De l’autre : un processus de sélection sans transparence pour représenter le Maroc à l’international, truqué dès le départ par une langue d’exclusion, contrôlé par un jury auto-désigné, célébré par une presse servile. La conscience de faire votre métier ne prévaut-elle pas sur votre subordination à ces imposteurs ?
La confiscation systématique
En commun : la confiscation systématique de l’espace culturel marocain par un réseau d’entre-soi qui se coopte, se protège et se congratule devant les coquilles vides qu’ils s’offrent. Tandis que la Maison de la Photographie reste fermée, prive les centaines de jeunes d’un accès à la formation artistique, ces mêmes acteurs culturels se répartissent les vitrines internationales selon leurs propres règles.
Comment pouvez-vous dénoncer à la fois l’abandon de la Maison de la Photographie et célébrer un système qui perpétue les mêmes exclusions au mépris de votre propre cohérence ?!
C’est votre mission de journaliste d’investiguer, de soulever le rideau derrière lequel se dissimule le « narratif » que vous servent vos sources afin de mettre au jour leurs modes opératoires déloyaux. Vous ne l’avez pas fait. Vous avez choisi la facilité : interviewer les heureuses élues, reprendre leur discours, célébrer leur projet sans jamais interroger les conditions de leur sélection.
Et c’est votre complaisance qui permet au système mis en place de perdurer. C’est elle qui permet à ses bénéficiaires de duper nos concitoyens et de vivre comme si la loi n’avait aucune prise sur eux.

Un quasi-miracle : Soumaya Naamane Guessous
Dieu merci, il reste dans notre pays d’autres voix.
Dont celle de Soumaya Naamane Guessous qui écrivait, huit jours après votre premier article, une chronique dans laquelle elle exigeait l’ouverture immédiate de la Maison de la Photographie.
Pourquoi ? Parce qu’elle avait compris, elle, au contraire de vous, que derrière chaque projet culturel abandonné, ce sont des vies qui sont sacrifiées. Sans craindre de nommer l’injustice, d’interpeller sans détour les responsables, elle rappelait que « Casablanca mérite un tel lieu », que « la médina en a besoin », que « la culture marocaine mérite cet espace de transmission digne d’elle ».
Cette chronique qui me bouleversait jusqu’à l’âme, incarnait l’expression trop rare d’un journalisme culturel digne de ce nom : son engagement pour la vérité et pour ceux qui n’ont pas voix au chapitre.
Ce que j’attends
Je n’attends pas que vous changiez d’avis sur le projet Agueznay/Berrada.
Mais j’attends que vous fassiez votre travail de journaliste : questionnez le processus qui a conduit à cette sélection.
Zineb Ibnouzahir, ma lettre ne vous est pas uniquement adressée.
Elle s’adresse à tous les acteurs culturels qui se taisent, qui acceptent et, ainsi, participent à cette confiscation.
Elle s’adresse aux journalistes qui relaient sans questionner, sans même s’interroger sur l’absence du ministère dans la composition du jury.
Elle s’adresse aux jurés qui valident des processus contestables.
Elle s’adresse aux institutions qui détournent le regard.
Je n’envie pas nos journalistes, muselés, placés en résidence forcée comme des oiseaux dans leur cage. Ils passent leur temps à tirer sur leurs chaînes mais ils ont trop peur du revanchard Qotbi pour les rompre. Sans frein ni personne pour le recadrer, ce dernier exige toujours plus d’eux, magouille avec ceux qui lui ressemblent et resserre son étau sur ceux qui lui résistent, critiques et créateurs.
Mon refus
Moi, je refuse que la Maison de la Photographie soit enterrée dans l’indifférence. Je refuse que le Pavillon marocain à Venise devienne la vitrine d’un système corrompu. Notre Roi a récemment rappelé qu’Il ne voulait pas d’un pays à deux vitesses et d’une jeunesse sacrifiée par l’injustice des passe-droits. Son appel à l’égalité des chances sonne comme un désaveu de ces pratiques. De vos pratiques.
Je n’aurais jamais écrit une telle lettre si vous aviez rempli votre mission.
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